Le Refuge est entré dans un bras de fer juridique avec Luc Sol, un jeune homme de 24 ans qui avait été hébergé par l’antenne toulousaine de l’association avant d’en être exclu. Frédéric Gal (photo), directeur général du Refuge, a indiqué à Yagg qu’il a porté plainte contre lui et contre un ancien bénévole, Christophe Loustau, pour calomnies et diffamations. Luc Sol assure également avoir porté plainte contre la structure, mais son avocat a refusé de répondre à Yagg. Le procureur qu’il dit avoir saisi ne souhaite pas non plus s’exprimer sur cette affaire et l’avocat du Refuge indique qu’aucune assignation ne lui est parvenue.

«SI TU L’OUVRES, TU DÉGAGES»
Le conflit a éclaté samedi 1er février, lorsque le délégué régional à Toulouse Serge Perrody a remis à Luc Sol un courrier lui signifiant qu’il ne serait plus accompagné et accueilli par Le Refuge à compter de ce même jour. Une chambre d’hôtel avait été réservée et payée à son intention pour qu’il soit logé pendant les deux jours suivants. «Quand Luc est parti, j’avais le cœur serré, confie Serge Perrody à Yagg. Tout ce qu’on lui proposait était pris en défaut. Il ne se sentait pas bien au Refuge où il proférait des menaces contre les bénévoles, il faisait des critiques autoritaires, il prenait la parole à la place des autres, il enregistrait nos entretiens à mon insu… Mais je savais bien qu’il ne serait pas à la rue. Il a 24 ans et il sait se démerder. La preuve: il n’est même pas allé à l’hôtel réservé pour lui.»

Luc Sol indique qu’il est allé vivre chez son petit ami, mais que sa situation reste précaire. Hébergé pendant deux mois par le Refuge, il affirme avoir été mis à la porte parce qu’il a «brisé la loi du silence»: «Si on a la mauvaise idée de parler de ce qui ne va pas, on se fait lyncher par les bénévoles, assure-t-il. On reçoit des menaces, des pressions. Si tu l’ouvres, tu dégages.»

LIBERTÉ D’EXPRESSION ET RESPECT
Serge Perrody estime pour sa part que ce sont les menaces proférées par Luc Sol qui ont provoqué son renvoi sans préavis. Dans le courrier qu’il a remis au jeune, le délégué régional pointe du doigt «la publication sur les réseaux sociaux (Facebook) d’une lettre diffamatoire et menaçante à l’encontre de certains bénévoles et plus largement envers l’association». Les jeunes hébergé.e.s sont libres de s’exprimer, soutient Serge Perrody, mais le contrat qui les lie au Refuge leur impose de faire preuve de «respect», précise Frédéric Gal, et Luc aurait enfreint cette obligation. Le délégué régional fait par ailleurs valoir que l’association n’est légalement pas un centre d’hébergement d’urgence et qu’elle n’est donc pas tenue par la trêve hivernale. Il estime que l’attitude de Luc rendait impossible la poursuite de son séjour au sein de l’association.

Luc Sol indique avoir saisi le procureur de la République par courrier. Dans une lettre que Yagg s’est procurée, il dénonce l’absence d’accompagnement social des jeunes, les conditions de son hébergement, les menaces dont il dit avoir été victime, des abus commis par des bénévoles qui auraient demandé de la drogue aux jeunes hébergé.e.s et des atteintes au droit à l’image. «Nous pouvons répondre point par point à chacune des accusations, réplique Frédéric Gal. Si des jeunes se plaignent du fonctionnement, on ne fait qu’accéder à leur demande en leur enjoignant de partir. Je ne pense pas qu’il s’agisse là d’une menace.» Luc Sol a notamment critiqué le fait que le Refuge demande aux hébergé.e.s de payer 25 euros par mois. «La participation aux frais a été demandée aux jeunes par le siège pour les responsabiliser, justifie Serge Perrody. Quand les jeunes n’ont pas les moyens de payer cette somme, on leur fait signer une reconnaissance de dette. Dans la bouche de Luc Sol, ça devient: « Les jeunes sortent du Refuge criblés de dettes. » Mais dans le cas de Luc, j’ai déchiré cette reconnaissance quand il a quitté la structure.»

MANIPULATIONS?
Concernant l’accompagnement social des jeunes, le directeur général souligne qu’il est demandé aux jeunes d’être autonomes et que si l’association les met en relation avec la mission locale pour l’emploi ou des professionnel.le.s du travail social, il est de leur ressort de mener les démarches qui leur permettront de ne plus dépendre du Refuge. Luc Sol dénonce également des failles dans l’approvisionnement en nourriture, évoquant des denrées périmées et des glacières non conformes aux normes sanitaires. «On a changé les glacières et la nourriture est apportée par la Banque alimentaire, répond Serge Perrody. À ce jour, aucun jeune n’est tombé malade à cause de ce qu’on lui aurait donné à manger, mais Luc a menacé de lancer des procédures judiciaires.»

Quant à l’affaire de drogue qu’évoque Luc Sol, Frédéric Gal assure que les mesures nécessaires ont été prises: «Le bénévole concerné a été suspendu en attendant que l’enquête suive son cours», assure le directeur général. Il conteste par ailleurs toute atteinte à la vie privée des jeunes: «Nous ne diffusons aucune photo des jeunes sans leur demander leur accord au préalable.» Pour Frédéric Gall, ces accusations sont en fait commanditées par Christophe Loustau, qui avait tenté de devenir bénévole de l’association – il dit avoir été présent de septembre à janvier au Refuge Toulouse – mais n’avait pas été jugé apte car il a accueilli des jeunes à son domicile, ce qui contrevient aux règles de l’association. «Il s’est saisi des jeunes à des fins personnelles», lâche Frédéric Gal. Le président fondateur du Refuge Nicolas Noguier a indiqué la même chose dans un message publié sur Facebook: «Notre belle famille est la cible d’une campagne de dénigrement orchestrée par un ex-bénévole, M. Loustau, dont nous avons plusieurs fois pu constater la trop grande proximité avec les jeunes hébergés». «Il est très attaché à des jeunes qu’il manipule avec des sites et des pages Facebook», abonde Serge Perrody.

«Je l’ai connu quand il était encore bénévole, confie Luc Sol. Il m’a aidé et accompagné, c’est le seul à avoir été un peu correct avec nous.» Contacté par Yagg, Christophe Loustau – qui a notamment milité pour Stop homophobie – confirme avoir hébergé un jeune, «pour le dépanner». «Le Refuge ne lui avait fourni aucun papier, l’accompagnement social n’est pas pris en compte par le Refuge», déplore-t-il. Il assure avoir «constaté des choses anormales» lorsqu’il travaillait pour l’association et il estime être désormais «victime d’une campagne de diffamation assez intense». Il dit avoir été remercié par l’association pour avoir «trop ouvert [sa] gueule». «Quand je suis parti, les jeunes avaient envie de se vider, de se soulager, ça me semblait normal de leur laisser la parole, raconte-t-il. Je n’ai aucune animosité vis-à-vis du Refuge, mais je ne vais pas rester sans rien faire pour les jeunes.» Sur Facebook, il relaie des témoignages de jeunes exclus par le Refuge. L’association se défend sur le même réseau social en mettant en cause la probité de cet ex-bénévole et la véracité des témoignages qu’il présente.

NEUTRALITÉ
À Toulouse, le tissu associatif tente d’assurer une médiation. Travailleuse sociale pour Act Up Toulouse, Corinne a accompagné Luc et d’autres jeunes aidé.e.s par le Refuge. Elle veut adopter une posture neutre. «Des personnes nous ont sollicité.e.s pour leurs démarches d’accès aux droits et aux soins, explique-t-elle. On essaie d’être un relais, mais nous restons à l’extérieur de l’affaire. Notre priorité est d’accompagner les jeunes et notre neutralité est nécessaire. Il y a énormément de souffrance. Ces jeunes sont venu.e.s vers nous parce qu’on tient des permanences sociales au Centre LGBT. On a pu parler des difficultés qu’ils et elles ont rencontrées. On n’a pu que constater l’urgence sociale et la nécessité de trouver des solutions.»

Cette posture neutre est également celle qu’a choisie Sébastien Paintandre-Kinach. Co-délégué de HES Toulouse, il a reçu Luc Sol qui avait demandé à le rencontrer. Le jeune a alerté d’autres associations toulousaines pour évoquer sa situation. «Il voulait que l’on agisse contre le Refuge, mais vu la gravité de ses accusations, je lui ai conseillé de porter plainte. Nous n’avons pas envie de rentrer dans des attaques et des confrontations, mais il est clair qu’il y a un problème. D’après moi, Luc a été un peu utilisé par d’anciens bénévoles et des affaires personnelles sont en train de se régler, estime Sébastien Paintandre-Kinach. Je l’ai invité à prendre ses distances avec eux. Je veux bien comprendre qu’il y a des difficultés du fait de la rapidité d’évolution de cette structure devenue nationale en quelques années et qu’elle a besoin de se structurer et de se professionnaliser. Mais cette histoire est si peu claire qu’il n’y a plus que la justice.»

UNE MISE SOUS TUTELLE ADMINISTRATIVE?
Maître Charles Bernier, l’avocat du Refuge, assure qu’il est tout à fait serein sur les suites de cette affaire: «Il n’y a rien à craindre car les allégation de Luc Sol n’ont aucun terreau probant. Je serais vivement intéressé qu’un juge vérifie ce qu’il avance. Le Refuge est une association sérieuse et un contrôle strict et sévère est fait concernant l’utilisation des subventions. S’il y a des allégations de mauvaise utilisation, il faut des preuves. Il serait toutefois dramatique que le Refuge doive engager des procédures, car les subventions devraient être utilisées pour se défendre en justice alors que cet argent est beaucoup plus utile pour l’objet social du Refuge. Pour l’instant, Luc Sol est dans une espèce de dénigrement de l’association, mais il ne fait pas valoir ses droits. S’il estime qu’ils ont été bafoués, on ne règle pas ses différends par un épanchement par moments diffamatoire.»

Si Frédéric Gal déplore que cette affaire entache la réputation de l’association et nuise aux jeunes qu’elle aide, Luc Sol espère une «mise sous tutelle administrative» du Refuge afin que les responsables «comprennent qu’on ne peut pas faire ce que l’on veut parce qu’on aide des gens». Dans un message récemment publié sur Facebook, Nicolas Noguier a précisé que si les exclusions peuvent sembler «brutales», «le propre du travail social est d’accompagner les jeunes vers l’autonomie». «Nous souhaitons le meilleur au jeune Luc de Toulouse aussi. Nul doute que le déclic arrivera après le temps de la rancune!», veut espérer Nicolas Noguier. Mais si le conflit persiste, il appartiendra aux tribunaux de le trancher.

Photo Xavier Héraud