Figure de la littérature et de l’édition en France, Régine Deforges est décédée hier d’une crise cardiaque à l’âge de 78 ans. Si la saga de La Bicyclette Bleue lui a fait connaître un succès populaire dès 1981, elle est aussi connue pour son engagement féministe et le parfum de scandale qu’elle a suscité pendant de longues années, Retour sur le parcours d’une femme qui aspirait avant tout à être libre, quelqu’en soit le prix.

UNE ÉDITRICE SULFUREUSE
D’abord libraire, elle est devenue la première femme éditrice en fondant sa propre maison d’édition, L’or du temps. Sa première publication a été le roman érotique de Louis Aragon Le Con d’Irène en 1968. Si le livre a été publié sous le nom d’Irène, elle n’a pourtant pas échappé à la justice et a été condamnée pour «outrage aux bonnes mœurs» et fut privée de ses droits civiques. Durant sa carrière d’éditrice, Régine Deforges a été traînée en justice à de nombreuses reprises et plusieurs de ses publications ont même été interdites. Dans un autre registre, elle a aussi fait l’objet d’une plainte de la part des héritiers de Margaret Mitchell, l’auteure de Autant en emporte le vent, qui l’ont accusée d’avoir plagié son œuvre pour écrire La Bicyclette Bleue.

«Vous savez la liberté est mal vue, elle vous met à l’écart, affirmait-elle en 2013 dans le livre d’entretiens Les filles du cahier volé. Une personne libre montre aux autres à quel point ils sont aliénés. Si vous osez afficher sereinement votre liberté, vous dérangez. Si vous êtes en plus une éditrice de livres érotiques et pornographiques (alors que dans l’esprit de la majorité des femmes, la pornographie s’adresse aux hommes), vous êtes considérée comme « collabo ».»

L’HISTOIRE DU CAHIER VOLÉ
C’est justement dans Les Filles du cahier volé (sorti en mai 2013 et vivement conseillé par Yagg), qu’elle racontait aussi l’histoire vraie qui a inspiré Le Cahier Volé publié en 1978, son histoire et celle de Manon Abauzit, leur jeunesse et leur relation amoureuse quand elles étaient adolescentes à Montmorillon. Une plongée dans les souvenirs de ses deux femmes pour comprendre l’événement traumatisant mais aussi déterminant dans le passé de Régine Deforges et pour saisir son rapport à l’écriture.

NE PAS ÊTRE COMME L’AUTRE
Ancienne présidente de la Société des gens de lettres et ex-membre du jury du prix Femina, elle était aussi membre du comité d’honneur de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité. Femme de gauche, Régine Deforges s’est toujours révoltée et battue contre le sexisme et toutes les formes de discriminations. À l’automne dernier, elle avait pourtant crié sur France Culture son désarroi face à l’ouverture du mariage pour tous les couples, une avancée sociale qu’elle ne comprenait pas:

«L’affaire du mariage pour tous, moi, je trouve ça ridicule! Je ne suis bien sûre pas contre, mais je trouve ça ridicule que les pédés veulent absolument rentrer dans la norme, se passer la bague au doigt… ça rime à quoi?! Ce qui est intéressant c’est de ne pas être comme l’autre, ce sont les différences. Si on se ressemble tous, comme quand on va dans les boutiques des aéroports du monde entier, où vous trouvez les mêmes choses à acheter, je ne vois pas l’intérêt!»

Un discours surprenant dans la bouche de cette femme qui a toujours fait valoir l’égalité dans ses principes, mais peut-être aussi cohérent pour celle qui a finalement toujours tiré de sa différence une force particulière.

LUTTE CONTRE L’HOMOPHOBIE
Malgré cette déclaration choc, elle avait cependant admis que l’ouverture du mariage pouvait combattre l’homophobie que peuvent subir les plus jeunes, et dont elle-même a été victime. Dans Les Filles du cahier volé, Leonardo Marcos lui avait demandé: «Avec la légalisation du mariage pour tous, pensez-vous que la situation des jeunes homosexuels va s’améliorer?» «Je pense oui, avait-elle alors répondu. Les enfants à tendance homosexuelle souffrent moins de discrimination qu’autrefois. D’abord parce qu’on en parle. Le fait que le mariage homosexuel (sic) soit maintenant à la une de tous les journaux montre bien que le sujet n’est plus tabou.» Elle avait publié à l’automne dernier ses mémoires, L’Enfant du 15 août.

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