France, Société | 28.03.2014 - 16 h 54 | 0 COMMENTAIRES
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Ann Chevalier, 67 ans, lesbienne et maire de Couziers: «Lorsqu’on fait de la politique, on ne peut pas mentir sur ce qu’on est»

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Élue au premier tour des municipales dimanche 23 mars avec plus de 80% des voix, la nouvelle maire de ce petit village d’Indre-et-Loire a un parcours original. Interview.

Ann Chevalier, fraîchement élue maire de Couziers, un petit village d’une centaine d’âmes proche de Tours, en Indre-et-Loire, au premier tour des municipales 2014, dimanche 23 mars, avec plus de 80% des voix, est une personnalité politique atypique. Ouvertement lesbienne, Belge naturalisée Française en décembre 2013 pour pouvoir être éligible dans la commune où elle vit depuis trois ans désormais, elle a auparavant été députée du Mouvement Réformateur (MR – libéral) au Parlement wallon, à Liège, jusqu’en 2009.

Née en 1947 à Eupen, capitale de la Belgique germanophone, elle est diplômée de l’université de Liège en histoire de l’art et archéologie. À 67 ans, elle fait également partie depuis 2007 du comité de parrainage d’Alliàge, l’association LGBT de Liège. Est-ce pour autant facile d’être une femme et lesbienne en politique que ce soit en Belgique, en France et à la campagne? Entretien avec une femme qui a toujours su rester «elle-même».

Comment vous définissez-vous: lesbienne, bisexuelle, etc.? L’avez-vous toujours su? Je suis lesbienne et je l’ai toujours su. Je ne m’en cache pas une seule minute, mais je ne l’utilise pas non plus.

Est-ce que ça a été difficile pour vous d’être une femme, qui plus est lesbienne, en politique? Pas vraiment parce que je viens du milieu des arts, j’ai été conservatrice de musée, où c’est plutôt admis. À partir du moment où ça fait partie d’une personnalité qui n’a ni honte, ni fierté, ça se passe simplement. Au début de ma carrière, j’ai pu être victime d’homophobie. Par exemple, je présidais l’association des étudiants et quand certains membres du bureau ont découvert que j’étais homosexuelle, ils ont demandé ma démission. J’ai dit que cela ne me posait aucun problème, que ça devrait être décidé en assemblée générale et aucun membre du bureau n’a alors demandé l’assemblée générale. Ce jour-là, j’ai compris qu’il fallait être soi-même.

À ce sujet quel a été votre parcours militant en Belgique? Avez-vous été engagée pour l’égalité des droits dans votre pays? Comment? En Belgique, je suis membre d’une association LGBT, mais je ne me souviens d’aucun «combat», car cela ne m’a posé aucun problème. Avec un collègue homo de la députation à Liège, on a par exemple bataillé pour faire flotter le drapeau arc-en-ciel à chaque anniversaire ou date officielle sur le palais des princes-évêques.

Justement, on sait que la Belgique a une sacrée longueur d’avance sur la France, en matière d’égalité des droits. Comment avez-vous ressenti les débats sur le mariage pour tous l’année dernière? Comme une aberration, et encore les débats eux-mêmes se justifient, mais les manifestations je ne les comprends pas. Or, je suis libérale et de droite. Les chrétiens démocrates sont au pouvoir en Belgique depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ça n’a pas posé problème. Dans la formation dont je suis issue, le Mouvement Réformateur (MR), le parti laisse la liberté de vote sur tous les problèmes humains: ce qui m’apparaît tout à fait cohérent.

Pour revenir à Couziers, comment, dans le monde rural, les gens regardent et perçoivent deux femmes qui vivent ensemble? Je n’ai aucune impression de rejet, de curiosité malsaine ou de propos déplaisant. Lorsqu’on m’invite quelque part, on invite systématiquement ma compagne. Et quand on voit le score de mon élection, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’opposant.e.s.

À votre avis, pourquoi a-t-on si peu de politiques en France qui osent franchir le pas du coming-out? Je peux mal parler de la France, mais je pense que Bertrand Delanoë a pu libérer certaines personnes, comme notre Premier ministre en Belgique Elio di Rupo. Ça a pu avoir une influence. Lorsqu’on fait de la politique pour les autres, et non pas personnellement, on ne peut pas mentir sur ce qu’on est.

Vous avez dû être naturalisée pour être éligible en tant que maire. Est-ce que vous ne pensez-pas que c’est un peu hypocrite et qu’il est temps d’ouvrir le vote et l’éligibilité pour les étrangèr.e.s non communautaires aux élections locales? Je ne pense pas. Je crois qu’il faut quand même un engagement. Être maire, c’est représenter une commune, adhérer aux valeurs de la République. Il faut faire un pas pour mieux faire participer, mais être seulement domicilié ne me paraît pas suffisant. J’ai du mal à trancher entre monde rural et monde urbain. Je viens d’une ville, Liège, où depuis le XVIIe siècle, les étrangers sont bien intégrés. Le temps doit passer. Il ne faudrait pas forcément une naturalisation ou des entretiens, mais débarquer et dire «je vis ici, donc je peux être maire» ne me paraît pas suffisant.

Pour conclure, qu’est-ce qu’être maire d’un petit village rural d’une centaine d’âmes en bord de Loire? C’est le début de combat. Ce soir, je compte dire que Couziers est en guerre contre toutes les exclusions: la pauvreté, la perte d’identité par l’intégration dans une communauté de commune, l’abandon des personnes âgées, etc. Ce sont les grandes lignes de mon action. La liste s’appelait «Vivre ensemble à Couziers»: qu’on soit rouges, jaunes, noirs, roms, hétéros, homos, jeunes ou vieux, c’est vivre et être heureux ensemble. Et puis partager ce que nous avons chacun: des souvenirs de la part des anciens, des bras et la force pour les plus jeunes.

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Journaliste Yagg. Observe les gauches, les mouvements sociaux et les Amériques. Musique & chocolatine.
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