Mercredi 12 mars se tenait dans les locaux de la Banque mondiale une conférence intitulée «Le coût économique de l’homophobie – De l’impact de l’exclusion des LGBT sur le développement». Animée par le journaliste de Buzzfeed J. Lester Feder, elle rassemblait plusieurs intervenant.e.s issu.e.s du monde économique, mais aussi d’organisations de défense des droits humains. C’est la directrice du Nordic Development Fund, Satu Santala, qui a présenté cette rencontre: «Je crois fondamentalement que le développement doit bénéficier à tou.t.e.s. Il ne doit pas être davantage bénéfique pour moi, parce que je suis née dans un pays industrialisé, que pour quelqu’un.e qui est né.e dans un pays plus pauvre. De même, parmi les pays industrialisés, le développement appartient à tout le monde. Ainsi le principe fondamental de non-discrimination est absolument essentiel pour le développement.»

L’ARGUMENT DU COÛT ÉCONOMIQUE
Le président de la Banque mondiale Jim Yong Kim étant absent, c’est un porte-parole qui s’est adressé à l’assemblée pour expliquer l’engagement de la Banque mondiale sur le champ des discriminations. Il a rappelé que dans chaque pays des normes culturelles et des constructions sociales engendrent des inégalités, qui peuvent être finalement amenées à changer:

«Il y a deux arguments pour lutter contre les discriminations: l’un est la justice sociale, l’autre est le coût économique. Tous les changements que nous avons préconisés à la Banque mondiale étaient justifiés économiquement. Chaque fois qu’une fille est empêchée d’aller à l’école, chaque fois qu’un homme contracte le VIH dans une relation sexuelle avec un autre homme, chaque fois que la communauté rom est diffamée, c’est la société entière qui en paie le prix.»

RECUEILLIR DES INFORMATIONS, UN BESOIN URGENT
Lee Badgett, professeure d’économie, a proposé une étude de cas sur l’Inde pour mettre en lumière les conséquences concrètes de l’homophobie quesont l’exclusion, la violence, le risque d’être renvoyé.e de son travail, ou rejeté.e par sa famille, la crainte de subir un mariage forcé. Elle distingue des impacts économiques qui touchent alors la population de façon individuelle (moins d’éducation, des revenus et une productivité plus faibles, une santé moins bonne et une espérance de vie plus basse), et celles qui touchent ensuite l’économie du pays, c’est-à-dire l’augmentation du coût des programmes d’assurance maladie, la baisse de la productivité et de l’investissement sur les capitaux humains. Au final, elle montre que l’homophobie coûte à l’Inde 1,7% de son produit intérieur brut (PIB). Une personne LGBT risque de perdre 10% de son salaire en raison de son manque de productivité causé par la discrimination. Enfin, elle explique qu’un nombre important de personnes LGBT diplômées saisissent l’opportunité de quitter leur pays pour pouvoir vivre sans craindre les discriminations.

Qing Wu, analyste économique chez Google, a de son côté présenté une méthode pour collecter des données afin d’estimer la population gay aux États-Unis grâce à Internet et plus spécialement aux sites pornographiques et à Craigslist (site d’annonces et de forums de discussion). Il en ressort notamment que beaucoup d’hommes ont des pratiques gays, mais ne vivent pas ouvertement leur homosexualité ou ne se définissent pas comme gays. Ses travaux lui permettent aujourd’hui d’affirmer que la collecte d’informations via les requêtes des moteurs de recherches est un moyen efficace de représenter un groupe de population.

POUR UNE NOUVELLE STRATÉGIE
«Quand j’ai vu mon premier cas de sida, il y a 30 ans, il y avait beaucoup de discriminations, beaucoup de peurs. Aujourd’hui, on fait face à de l’exclusion», constate Luiz Loures, directeur exécutif de l’Onusida. Selon lui, le défi principal est désormais de trouver des moyens de combattre cette exclusion, au-delà de la lutte contre la maladie en elle-même. Il confirme que les lois homophobes ont un impact évident sur l’accès aux soins.

«La réalité est que si une personne est mise en prison à cause de ces lois, cela ne l’affecte pas seulement elle, cela affecte l’ensemble de la communauté.»

Luiz Loures explique que seul 0.2% de l’aide internationale contre le sida est attribué aux traitements et à la prévention pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) au Nigeria. «Nous avons besoin de plus de preuves, de plus de données afin de parler aux gouvernements et mettre en œuvre un nouvel agenda LGBT. La stratégie que nous avons déployée jusqu’ici n’est plus valable aujourd’hui. Nous devons trouver autre chose, je crois que c’est la première étape.»

Il s’est également notamment exprimé sur la situation en Ouganda qui représente un défi de taille pour plusieurs organisations qui doivent déterminer si elles doivent ou non continuer à apporter une aide financière.

MANQUE DE VISIBILITÉ ET HÉTÉRONORMATIVITÉ
Tracy Robinson est la vice-présidente de la Commission interaméricaine des droits humains. Elle confirme le besoin de collecter des données pour connaître et rendre visible la population LGBT, mais insiste aussi sur l’amélioration nécessaire du système judiciaire pour le rendre plus efficace dans les affaires liées aux violences et discriminations LGBTphobes. «Les inégalités donnent un sentiment d’impunité aux personnes responsables de ces actes», qui selon elle se produisent le plus souvent «au sein des familles», causant ainsi une invisibilisation de ces violences. Cet enjeu a notamment été présenté à Rosa Maria Ortiz, responsable de la protection des enfants à la Commission interaméricaine des droits humains. Tracey Robinson confirme une autre difficulté: la violence et le harcèlement que subissent les défenseurs/euses des droits des LGBT dans certains pays, ce qui compliquent leur travail de terrain.

Amy Lind, chercheuse sur les femmes, le genre et la sexualité à l’Université de Cincinnati, met en lumière les préjugés hétérosexuels qui perdurent dans le domaine de la macro-économie, notamment à cause du manque, voire de l’absence totale de données sur les discriminations et les abus subis par les personnes LGBT, et réaffirme la nécessité de programmes sur la recherche, le développement et les politiques LGBT. Elle insiste aussi sur le manque d’informations sur les obstacles rencontrés dans la vie quotidienne par les personnes LGBT (exclusion, difficulté à trouver un logement, un emploi): «Ce qui est en cause, ce n’est pas la façon dont on se définit, mais la façon dont la société perçoit les individus.»

Documenter les vies et les expériences des LGBT et comment l’hétéronormativité affecte certaines parties de la population de manière globale apparait donc comme une étape indispensable: «On ne parle pas de très peu de gens, mais de structures familiales, de familles.» Selon elle, l’économie dans son état actuel tarde à repenser les notions de «famille» et de «ménage», ce qui nuit à la visibilité des personnes LGBT et de leur mode de vie.

L’EUROPE, PAS SI PROGRESSISTE
Pour Dennis van der Veur, chef du secteur Coopération avec les institutions et les États membres de l’Union européenne à l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, si l’Europe semble globalement bien avancée et progressiste sur le terrain des droits des LGBT, il reste néanmoins beaucoup à faire. Une étude en ligne a été menée auprès des LGBT européen.ne.s et montre qu’il reste encore d’importants problèmes: un.e répondant.e sur cinq a eu le sentiment d’être discriminé.e alors qu’il/elle était en recherche d’emploi ou sur son lieu de travail. Concernant les personnes trans’, le groupe le plus touché parmi les LGBT, il s’agit d’une personne sur trois. Dennis van der Veur note aussi un taux de chômage plus élevé et des revenus plus bas chez cette catégorie.

Voir ou revoir la vidéo de la conférence.