«Faut-il avoir peur de l’homosexualité?», c’est ainsi que la journaliste Linda Giguère a présenté le sujet sur l’homosexualité en Afrique présent au sommaire du journal diffusé hier soir, mercredi 5 mars, sur TV5 Monde+ Afrique. Était invité pour répondre aux questions et aux commentaires des internautes l’écrivain congolais Berthrand Nguyen Matoko, auteur du Flamant noir sorti en 2004 (cliquer sur l’image pour voir la vidéo, à partir de 8’30).

debat homosexualite capture tv5monde

UN DÉBAT VIOLENT SUR FACEBOOK
La journaliste Lise-Laure Etia débute la discussion autour de ce sujet «très sensible»: «Nous vous avons posé la question « Faut-il avoir peur de l’homosexualité? ». Nous attendions un grand nombre de commentaires, pas de surprise de ce côté-là, en revanche ce qui nous a frappé, c’est la condamnation quasi unanime de l’homosexualité et souvent en des termes très violents. La majorité de ces commentaires viennent des hommes, nous regrettons vraiment cette violence qui n’apporte pas grand chose au débat et nous avons même été contraints de le stopper sur notre page Facebook. Mais certains commentaires étaient bien argumentés, c’est ceux-là que nous avons retenus.»

TABOU SUR LA SEXUALITÉ
La première question porte sur le tabou autour de l’homosexualité et la difficulté de parler du sujet: «Ce n’est pas uniquement l’homosexualité, assure Berthrand Nguyen Matoko. En Afrique, tout se qui touche à la sexualité est tabou. Donc dire « pourquoi on ne parle de l’homosexualité? », c’est comme dire, « pourquoi on ne parle de la sexualité entre un homme et une femme? » Combien de couples voyez-vous en Afrique qui s’embrassent dans les rues? Qui se tiennent la main comme ici en Europe? Combien de familles qui parlent d’éducation sexuelle? Je ne crois pas que ce soit uniquement l’homosexualité.» Devant l’insistance de Linda Giguère, l’écrivain réitère: «L’homosexualité est devenue visible. Comme tout ce qui est nouveau, les gens s’y intéressent, tout le monde veut poser sa pierre et dire quelque chose. Mais c’est vraiment la sexualité dans son ensemble», insiste-t-il.

LE «FRUIT D’UNE RELATION HOMOSEXUELLE»
La question suivante aborde la procréation. «Peut-on parler d’amour sans procréation? Un de nos téléspectateurs nous a même avoué ne pas comprendre ce qu’est le fruit d’une relation homosexuelle?» questionne Lise-Laure Etia. «Quand on se marie, on se marie parce qu’on s’aime ou pour avoir des enfants? interpelle Berthrand Nguyen Makoto. Qu’en est-il d’un couple hétérosexuel, qui se marie, qui s’aime, mais qui est stérile? Doit-on le condamner? Je ne comprends pas le besoin de lier automatiquement procréation et mariage. Je connais beaucoup de couples qui sont mariés et n’ont pas d’enfants, et qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfants. Et dire que dans la tradition ancestrale, si on se marie, c’est pour avoir des enfants, je ne suis pas d’accord. Ce qu’il oublie de dire, c’est qu’à l’époque, il s’agissait de mariages forcés. On ne se mariait pas par amour. On les forçait pour avoir des enfants.» «Mais l’acte sexuel n’est-il pas fait pour avoir des enfants?» interroge Linda Giguère en reprenant une question d’un internaute. L’écrivain semble alors abasourdi. «Je ne trouve pas les mots mais c’est inacceptable d’avoir ce genre de pensée», ne peut-il s’empêcher d’ajouter.

«ON NE PEUT PAS DIRE QUE L’HOMOSEXUALITÉ N’A JAMAIS EXISTÉ EN AFRIQUE»
«Pourquoi la religion a un tel poids par rapport à l’homosexualité?» s’enquière Linda Giguère. Pour répondre, Berthrand Nguyen Matoko affirme d’abord que les anthropologues se sont penché.e.s depuis longtemps sur la question de l’homosexualité sur le continent africain: «Elle a toujours existé en Afrique, ça a été prouvé. Quand vous allez chez les guerriers zoulous, il y avait de rapports homosexuels. Les Azandés en République centrafricaine, les Beti au Cameroun…» «Qui le dit, ça?» lance Lise-Laure Etia. «Les anthropologues ont été sur le terrain, ils ont posé des questions, il y a des rites initiatiques. On ne peut pas dire que l’homosexualité n’a jamais existé.» L’écrivain explique alors le rôle de la colonisation dans le rejet de l’homosexualité: «L’arrivée massive des colons apportant le christianisme a diabolisé l’homosexualité et je pèse mes mots quand je le dis. Quand ils sont arrivés, ils ont voulu imposer l’ordre puritain, l’ordre chrétien, et ils ont dit ce que vous faites est contre-nature parce que la Bible dit que ce n’est pas bon. Mais ce qu’ils ont oublié de dire à ces mêmes Africains, c’est que dans la Grèce antique, l’homosexualité existait. Le poids de la religion, qui était la domination du colonisateur, était très ancré dans la mentalité des gens.»

LE REJET DE L’HOMOSEXUALITÉ INSTRUMENTALISÉ
Le débat aborde enfin un dernier point, l’homosexualité comme une forme de domination de l’Occident sur le continent africain. «Derrière tout cela se cache un ressenti, pour ne pas dire une déviation politique. Le Zimbabwe a instrumentalité l’homosexualité, c’était à l’époque où le président a eu des sanctions de la communauté internationale pour la politique qu’il menait. Il a donc diabolisé l’homosexualité. Le Nigeria, c’est pareil, le président s’est senti en chute libre par rapport aux élections de 2015, alors pour cacher les problèmes réels de la société, il s’est basé sur l’homosexualité, car pour eux, c’est la figure du blanc, du colonisateur. Il y a un message politique derrière qui est très important. Il y a un effet bloc où tous les autres pays suivent en disant « c’est lié à la colonisation, on ne doit pas accepter ça ».» Lise-Laure Etia intervient: «Mais comprenez-vous les gens qui ont le sentiment de ne pas imposer la polygamie à l’Occident, mais qui ont le sentiment qu’on leur impose l’homosexualité?» «On n’impose pas l’homosexualité. Nous sommes dans un pays de droits pour tout être humain. Il faut penser à l’être humain d’abord. À mon avis, l’Occident n’impose pas l’homosexualité en Afrique, encore moins le mariage, ou tout ce que vous voulez. Mais quand vous voyez des lois anti-gay comme celles au Nigeria, en tant qu’être humain, vous vous posez des questions, c’est là que se trouve le problème. Il y a plein de manifestations aujourd’hui, regardez en France, en Russie. Et ce n’est pas l’Afrique. L’homosexualité y est aussi condamnée.»