Homme politique ou militant LGBT? Les deux, mon capitaine! Voilà une douzaine d’années que Matthieu Rouveyre, président du groupe socialiste au conseil municipal de Bordeaux et conseiller général de Gironde, mène de front  son engagement associatif LGBT et son engagement politique, jusqu’à ce que les deux, finalement, se confondent.

Père chauffeur de bus, mère secrétaire. Son père, dit-il, «ne fait pas de différence entre droite et gauche». Lui, si. Mais sa conscience politique se forme petit à petit. Elle prend d’abord ses racines dans l’homophobie ambiante du village de la campagne bordelaise où il est arrivé à 14 ans. «S’y assumer en tant que gay était extrêmement compliqué, pour ne pas dire impossible.» Ado, il fréquente le lycée Gustave Eiffel à Bordeaux, puis la fac de droit à l’université Bordeaux IV. Et les choses prennent doucement forme. «J’ai commencé mon engagement avec un copain, Cédric, alias Garoo, quand on a créé un site communautaire, Gayattitude en 1999.» «On trouvait pas mal de sites portés sur le cul, et pas d’offres pour des espaces de convivialité. À l’époque, je ne faisais partie d’aucune asso», explique-t-il.

COUP DE TONNERRE
Le déclic arrive avec le fameux «coup de tonnerre» du 21 avril 2002:

«2002, Le Pen au second tour. Je tape à la porte du MJS le 22 avril 2002, mais je prends également ma carte au PS.»

Côté MJS, il prend rapidement des responsabilités locales, puis nationales en rejoignant Razzy Hamady, aujourd’hui député de Seine-Saint-Denis, au sein de la cellule communication. Côté associatif, il rejoint une Lesbian & Gay Pride bordelaise en difficulté. Il travaille alors sur un projet de Centre LGBT pour succéder à la Maison des homosocialités, qui faute de crédits, avait dû fermer ses portes. Mais le projet n’aboutit pas. «On s’est heurté à des résistances politiques. Ce n’était pas la priorité», se rappelle-t-il.

Jean-Christophe Testu, qui sera le premier président du centre LGBT Le Girofard, a rencontré Matthieu Rouveyre à cette époque. Il se souvient que pour ce dernier, engagement associatif et coming-out sont allés de pair:

«C’était tout début 2005 qu’il m’a contacté. À cette époque toute l’équipe de la LGP Bordeaux démissionnait et le risque était grand qu’aucune pride ne s’organise en juin 2005. Alors on l’a repris à quelques-uns, repartant quasiment de zéro. Matthieu était vice-président. Je pense que cet évènement a coïncidé avec sa visibilité en tant que gay. En effet, lors d’une interview télévisée (on parlait de la marche à venir en faisant quelques pas au jardin public), nous étions trois (dont Matthieu) à être filmés et interviewés quand il nous a fait la réflexion que là, quand sa famille allait découvrir le reportage, ce serait son coming-out.»

CONSEILLER GÉNÉRAL DES JEUNES
Puis viennent les responsabilités. En 2007, le PS l’investit sur un canton plutôt à droite, «mais, nous raconte-t-il, les choses changent, on fait plutôt une belle campagne et surprise, je suis élu». Élu, il se retrouve chargé du Conseil Général des jeunes et surtout de la dynamique associative en Gironde.

«Dès que j’arrive, en tant que militant LGBT, les choses sont un peu différentes, puisque je me retrouve à pouvoir agir concrètement», note-t-il. Le nouvel élu peut dès lors intervenir auprès de celles et ceux qui décident des subventions, qui sont sous sa responsabilité, pour leur expliquer l’utilité d’un Centre LGBT. Avec succès. La subvention est attribuée et Le Girofard voit le jour.

Il y voit là «une des premières concrétisations de cette double appartenance politique et associative»: «Ça m’a donné la conviction qu’on peut faire changer les choses en prenant des responsabilités politiques». C’est pour cette raison qu’il encourage toujours les militant.e.s associatifs/ves à sauter le pas: «Même si l’on a des personnes bienveillantes en face de soi, ça ne suffit pas toujours.»

BÊTE NOIRE D’ALAIN JUPPÉ
Mais c’est une autre fonction qui le fait davantage connaître. Fin 2006, il est devenu conseiller municipal d’opposition à Bordeaux. Le PS y compte seulement sept représentant.e.s sur 60… Difficile donc de s’y faire entendre. Opiniâtre, n’hésitant pas à rudoyer Alain Juppé, Matthieu Rouveyre y parvient et devient au passage la bête noire de l’ancien Premier ministre.

Julien Rousset, journaliste à Sud Ouest, a assisté aux débuts de l’élu:

«Matthieu Rouveyre a très vite trouvé ses marques au conseil municipal à son arrivée en 2006. Il est parmi les élus les plus présents (100% d’assiduité) et les plus actifs en séance. Il a apporté beaucoup de sang neuf au groupe socialiste du conseil municipal, et c’est la première fois dans l’histoire de Bordeaux qu’un élu est ouvertement gay. Dans ses interventions, il se montre très offensif à l’encontre d’Alain Juppé, hérisse une bonne partie de la droite, qui juge ses prises de position trop polémiques ou caricaturales, à commencer par le maire.»

Pour la petite histoire, lorsque Matthieu Rouveyre est devenu, plus tard, président du groupe PS, Alain Juppé a fait changer le règlement intérieur qui prévoit qu’avant chaque conseil municipal le chef de la majorité reçoit les présidents de groupe minoritaires, afin de ne pas avoir justement à se retrouver en face à face avec son opposant le plus farouche.

L’élu socialiste décrit un Alain Juppé guère passionné par les questions LGBT, favorable à une union civile et farouchement hostile à l’homoparentalité. «Sans être homophobe, il sait se montrer conciliant avec la frange la plus à droite de son électorat.» Et de citer cet épisode où le maire de Bordeaux reçoit des militant.e.s «Manif pour tous» le jour de la gay pride ou l’exemple de son adjointe chargée de la lutte contre les discriminations, qui va manifester avec les anti-mariage pour tous…

«LES POLITIQUES QUI NE S’ASSUMENT PAS POUR DES RAISONS ÉLECTORALES SE TROMPENT»
Lui a-t-on reproché sa double casquette de militant associatif LGBT et d’élu? Pas vraiment, répond-il: «Je sais que pour certains je suis le pédé de service, mais au conseil général, j’ai trouvé beaucoup de bienveillance, notamment de la part du président du Conseil Général. Lorsque je recevais des lettres anonymes par exemple, j’ai toujours eu un soutien franc et massif de sa part, alors qu’il a 74 ans et que la jeune génération, elle, réagit assez peu.»

L’homosexualité en politique, ça reste encore compliqué: «Je prends l’exemple de la Communauté Urbaine de Bordeaux: 120 élus, un seul élu homosexuel? Il y a un problème. En Gironde, nous sommes deux, Philippe Meynard et moi. Ça nous fait rire parce qu’on sait bien que d’autres collègues le sont aussi…»

Logiquement, il encourage les autres élu.e.s à faire leur coming-out: «Je crois que les hommes et les femmes politiques qui ne s’assument pas pour des raisons électorales se trompent. Aujourd’hui, on ne sanctionne pas un élu pour son orientation sexuelle. Le fait de s’assumer pour des personnalités politiques permettrait de véhiculer des images positives et d’évoluer vers une société plus ouverte.»

REGAIN MILITANT
Déjà présent au mariage de Bègles avec le MJS, il a constaté un regain militant avec les débats autour du mariage pour tous. Les revendications ont été beaucoup focalisées sur le mariage. Maintenant qu’il a été adopté, on va assister un redéploiement de l’énergie militante vers d’autres sujets. Notamment sur les questions juridiques, qu’il suit particulièrement au sein du Girofard. Exemple: l’accompagnement d’aide aux victimes. Pour la première fois, récemment, la LGP a été reconnue partie civile lors d’un procès pour une agression homophobe et a obtenu un euro de dommages et intérêts.

Aujourd’hui, Matthieu Rouveyre se présente à nouveau aux élections municipales. Il figure sur la liste de Vincent Feltesse, président de la Communauté Urbaine de Bordeaux et ancien maire de Blanquefort. Les chances de victoire de ce dernier sont quasi-nulles. Mais cela n’empêche pas Matthieu Rouveyre de réfléchir à ce qu’il ferait si Vincent Feltesse devenait maire. Et ce n’est pas forcément ce qu’on croit. «L’engagement LGBT ne constitue pas l’alpha et l’omega de mon engagement politique», explique-t-il. Juriste, il s’intéresse beaucoup aux questions financières. Si la gauche emportait l’élection municipale, c’est une délégation de ce type qu’il solliciterait.

Se voit-il, lui, un jour, maire de Bordeaux? La question le fait franchement rire, tant elle lui semble incongrue. «Je suis arrivé là par hasard, j’ai eu beaucoup de chance. J’y ai pris goût parce que j’ai vu qu’on pouvait être utile mais je n’ai aucun plan de carrière», explique-t-il modestement. Côté politique, il reste en tout cas «attaché» à son parti, même si les militant.e.s LGBT ont pu lui reprocher ses renoncements sur la PMA ou s’il aimerait le voir de manière plus générale un peu plus à gauche.

«Le PS est loin d’être idéal, mais quand je regarde les choses que j’ai pu faire, c’est aussi grâce à lui, confie ce fidèle de Benoît Hamon. Je respecte les militants qui sur les réseaux sociaux sont très anti-PS, mais je constate qu’à partir de cette position-là, quand on essaie de faire quelque chose, ça ne marche pas. Si on avait davantage de personnes plus radicales au Parti socialiste, on le ferait bouger.» Parole d’un militant associatif passé de l’autre côté du miroir.

MATTHIEU ROUVEYRE EN 5 DATES:

matthieu rouveyre 500

1977: Naissance

2002: Engagement au PS et au MJS

2006: Élu au conseil municipal de Bordeaux

2008: Élu conseiller général de la Gironde

2014: Se représente au Conseil municipal de Bordeaux

Photos Xavier Héraud

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