La vie d’Adèle, L’inconnu du Lac et Les Amants passagers en 2013 ; Les invisibles ou Laurence Anyways en 2012 pour ne citer qu’eux. Les films LGBT ou traitant de l’homosexualité, à succès ou plus « grand public », sont de plus en plus nombreux sur grand écran. Certains obtiennent même des récompenses prestigieuses comme la palme d’or du meilleur film pour La vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche en mai 2013 à Cannes, qui pourrait également recevoir un ou plusieurs prix lors de la cérémonie des Césars vendredi 28 février. Pour comprendre cette évolution depuis une dizaine d’années du traitement de la thématique homosexuelle au cinéma, Yagg s’est entretenu avec Didier Roth-Bettoni, ancien journaliste et critique de cinéma à Première ou Illico, spécialiste français de l’histoire de l’homosexualité au cinéma.

Pensez-vous qu’un film LGBT français peut recevoir une haute distinction comme le César du meilleur film ? Est-on prêt en France ? Oui, dans la mesure où les Césars, c’est une masse anonyme avec 3000 ou 4000 votants qui votent ce qu’ils veulent à bulletin secret, personne n’ira vérifier ce qu’ils ont voté. Après, qu’est-ce qu’il y a comme film LGBT ? Est-ce qu’on y range La vie d’Adèle par exemple ? C’est une question qu’on peut se poser: le film a eu la palme d’or à Cannes. Est-ce que le film LGBT dont on parle, c’est juste L’inconnu du Lac de Alain Guiraudie, ou est-ce qu’on va plus loin ? Je pense que L’inconnu du Lac aura des prix. La vie d’Adèle aura certainement quelque chose. Ce serait un vote du public, ce serait différent.

Depuis la sortie de votre livre L’homosexualité au cinéma en 2007, quelles ont été les évolutions marquantes du traitement de la thématique sur le grand écran ? C’est une question très vaste. Il y a eu beaucoup d’évolutions. D’abord, il y a eu un certain nombre de films qui ont, à mon sens, changé la donne et qui ont vraiment apporté des dimensions qui étaient totalement absentes précédemment. Je pense notamment à Harvey Milk, le film de Gus Van Sant qui fait entrer l’histoire de l’homosexualité dans une histoire plus générale, et qui donne une dynamique vraiment très différente au regard qui est porté sur les gays et lesbiennes, et leur combat. C’est un peu ce que Spike Lee a fait avec l’histoire des noirs dans l’histoire américaine: Gus Van Sant fait rentrer les LGBT de plain pied dans l’histoire, comme une part de l’histoire collective américaine, alors que jusque-là les histoires d’homosexualité étaient des histoires individuelles et personnelles. Là, on a une histoire collective que je trouve très forte. Il y aussi une forme de banalisation, même si je n’aime pas beaucoup le mot, de présence régulière, facile, naturelle de l’homosexualité dans des films extrêmement différents. Ce qui est vraiment intéressant dans le cinéma occidental, c’est que l’homosexualité n’est plus un sujet: elle n’est qu’une part des histoires, c’est une évolution vraiment forte et riche. La modernité elle est là : l’homosexualité devient une composante de la comédie humaine et de ce qui peut arriver dans une vie: c’est une des étapes de la vie.

Pourtant, on a eu des films tout récemment comme La Parade, de Srdjan Dragojevic, dont les luttes LGBT sont le thème central… Pour le coup, on n’est pas vraiment dans le cinéma occidental. Quand je parle du cinéma occidental, je parle du cinéma français, américain, les grandes cinématographies occidentales d’aujourd’hui. Après, effectivement, sur des pays comme la Serbie, les pays de l’Est, l’Asie, le combat continue et prend d’autres formes. Mais dans le cinéma franco-américano-anglo-espagnol, c’est vraiment intéressant de voir qu’on n’est plus dans la subjectisation de l’homosexualité : elle devient une des dimensions des histoires.

Qu’est-ce qui a changé au niveau de la représentation des personnes LGBT elles-mêmes ? L’homosexualité fait maintenant partie de la complexité des individus en tout cas quand c’est central dans l’histoire, je ne parle pas des personnages secondaires. On n’est plus du tout sur des personnages unilatéralement gays ou lesbiens. L’homosexualité n’est plus l’alpha et l’oméga de leur personnalité. C’est d’ailleurs ça qui les rend plus intéressants, plus riches et finalement assez différents de ce qu’ils étaient précédemment.

Est-ce que les stéréotypes ont pour autant disparu ? Les stéréotypes, malheureusement, ne disparaissent jamais… (rires) D’abord parce qu’il y a un certain nombre de cinéastes qui aiment en jouer. C’est une façon de les faire survivre en se les appropriant comme Pedro Almodovar ou beaucoup d’autres, et ça les fait perdurer d’une certaine façon. Et puis par ailleurs, malheureusement, il y a quand même dans la grosse cavalerie de la production des choses qui sont reproduites. J’ai vu récemment l’horrible film de Christian Clavier qui s’appelle On ne choisit pas sa famille avec Muriel Robin où ils partent adopter un enfant, Muriel Robin étant lesbienne dans l’histoire. Elle part avec son beau-frère et c’est une accumulation de clichés invraisemblables. On a l’impression d’être face à un film des années 1940.

Quel est le réalisateur le plus emblématique, le plus moderne, de ces évolutions ? Je sais qu’il est relativement contesté, mais Xavier Dolan est ce qui est arrivé de mieux pour la représentation de l’homosexualité au cinéma. Je ne suis pas persuadé que ce soit un avis unanimement partagé, mais je trouve qu’il apporte une fraîcheur, une aisance, une décomplexion, une façon de balancer à la figure du spectateur une diversité humaine sans demander ni pardon ni quoi que ce soit. C’est vraiment formidable. L’homosexualité y est à la fois consubstantielle des personnages des films, du personnage du réalisateur et de ces films, et en même temps elle n’est jamais l’histoire. En plus, c’est fait avec une facilité et une virtuosité qui me bouleverse et m’épate à chaque fois. J’a hâte de voir son nouveau film Tom à la ferme.

L’homosexualité et les personnages LGBT sont certes plus visibles et plus nombreux depuis 5 ou 6 ans. Mais où en est-on de l’acceptation du public ? C’est difficile à dire, mais on peut remarquer que des films à sujet LGBT qui ne soient pas des grosses comédies sont des gros succès. Il y a toujours eu des gros succès pour ce type de film quand ce sont de grosses comédies comme La cage aux folles. Aujourd’hui, quand on est sur des filmes plus graves, on peut faire un gros succès: Brokeback Mountain date de quelques années, mais ça reste un énorme succès au box-office, même Harvey Milk a eu ce succès. Les films de François Ozon, même s’ils ne parlent pas forcément de l’homosexualité, ont très régulièrement réussi, tout comme les films de Sébastien Lifshitz. L’inconnu du Lac, c’est un des gros succès surprise du box office français en 2013. On pourrait multiplier les exemples. Après on pense ce qu’on veut du film, mais il y a une curiosité au minimum et une bienveillance d’un certain public face à ces films-là.

On l’a vu avec le coming out d’Ellen Page, mais sortir du placard reste encore une étape assez difficile à Hollywood. Qu’est-ce qui l’explique ? Ça reste une étape difficile à Hollywood, mais comparativement c’est hyper facile par rapport à ce qui se passe en France. Si on cherche un acteur français ou une actrice française de premier plan gay ou lesbienne, on aura du mal à trouver. Je suis sidéré et accablé de voir que dans ce pays, il peut y avoir des débats aussi violents que ceux que l’on a connu ces deux dernières années et qu’aucune personnalité médiatique ou culturelle n’éprouve le besoin de s’engager. Je pense que dans aucun autre pays du monde cet état de fait n’existerait. Pour en revenir à Ellen Page : oui, c’est compliqué mais en même temps, elle le fait sur une tribune ultra publique et pas dans un coin de table en écrivant trois lignes d’un communiqué. Elle le fait spontanément comme l’ont fait Jodie Foster ou beaucoup d’autres.

Justement, pourquoi n’a-t-on pas ce grand coming-out en France dans le milieu du cinéma ? Si je le savais (rires). Je crois que c’est une question purement culturelle et historique qui fait qu’il y a cette séparation idiote entre la vie publique et la vie privée. À un moment donné, il faut sortir de ça. Evidemment, il faut protéger la vie privée et tout ce qu’on veut, mais est-ce que la vie d’une personnalité  de premier plan est si privée ? Le privé ne se heurte-il pas au mensonge ? C’est des questions qu’il faut leur poser.

Photo Florian Bardou