«Je me rapproche de la retraite, qui l’eût cru?». L’interview d’Hugues Fischer, né en 1956 à Strasbourg, n’a pas commencé depuis 5 minutes que déjà, un trait de sa personnalité apparaît: une certaine forme d’humour un peu provocatrice. Militant de (très longue) date à Act Up-Paris –Hugues est le seul à y être depuis 1989–, c’est à son bureau de la rue Sedaine, débordant de documents, qu’il me reçoit, début décembre, quelques semaines avant que l’association décide de mettre tous les salarié.e.s au chômage technique, faute de moyens. C’est sans doute pour cela que je perçois dans ses réponses une certaine gravité et une certaine lassitude. Il a été de toutes les époques du groupe activiste qui a croisé sa route –presque– par hasard. Aujourd’hui Hugues est inquiet mais il répond bien volontiers à mes questions sur ces débuts à l’association.

Nous sommes à l’automne 89. Hugues fait alors partie de Gais pour les libertés, une association proche du Parti socialiste qui élabore un projet d’union civile, qui ne s’appelait pas encore le pacs. L’association a des locaux, ce dont Act Up manque cruellement pour ses RH, ses réunions hebdomadaires. «Gais pour les libertés avait un ordinateur, chose assez rare dans les associations à l’époque. Je devais donc rester pour fermer le local et j’ai trouvé ce qui se disait dans les réunions d’Act Up très intéressant. J’avais découvert ma séropositivité trois ans plus tôt.»

RADIOS LIBRES
Si Act Up va occuper une grand part dans l’existence de Hugues, c’est par une autre forme de militantisme que cet Alsacien va faire ses premiers pas dans la communauté gay. Ingénieur du son de formation, il se passionne dès son arrivée à Paris, à la fin des années 70, pour les «radios libres». C’est en effet dès la fin des années 70 que, face au monopole d’État sur l’audiovisuel se créent des radios qui émettent clandestinement. Une fois élu, en mai 1981, François Mitterrand ouvre la voie pour les radios privées indépendantes.

Parmi elles, Fréquence Gaie, exclusivement homosexuelle, commence à émettre le 10 septembre 1981. Pour Hugues Fischer, qui est «catapulté», comme il dit, directeur technique de Fréquence Gaie, c’est le début d’une belle aventure. Il construit avec quelques autres le studio de la station. Il va rester là-bas trois ou quatre ans, des années riches.

«Ce qui m’a marqué, c’est que la communauté passait de l’ombre à la lumière. Je croisais à la radio une communauté d’une richesse extraordinaire, pleine de styles différents. Je travaillais en dehors de Fréquence Gaie, mais mon mec y était journaliste et on y passait des jours et des nuits entières. C’était fabuleux.»

À partir de 1985, Hugues voyage beaucoup plus pour son travail et la radio change, devient plus commerciale. Il s’en éloigne.

En 1987, la vie de Hugues change du tout au tout  lorsqu’il perd son ami, mort du sida. Pudique, Hugues n’en dira pas beaucoup plus sur cette disparition. Mais lorsque je lui demande d’évoquer les premières années de sa séropositivité, les mots sont rares mais précis: «C’était terrible, on avait de bonnes raisons de penser qu’on n’en avait pas pour longtemps. C’était épouvantable. Parfois, j’ai eu beaucoup de mal à supporter des moments durs à Act Up à cause de ça. J’ai aussi du mal avec les enterrements, qui me renvoient les images des années 80 à la gueule.»

Hugues n’est pas de ceux qui réécrivent l’histoire de l’association pour s’approprier une part de l’héritage. Même s’il est présent depuis le début, il reconnaît avoir raté quelques grands moments. «J’ai fait ma carrière d’ingénieur du son, je n’étais pas au premier plan». Mais il peut décrire en quelques phrases les trente années de l’épidémie:

«Il y a eu une période sombre, qui s’est arrêtée avec l’arrivée des trithérapies. Puis en 2000, le monde a commencé à se mobiliser pour l’accès aux traitements. Aujourd’hui, c’est devenue une maladie chronique, les séropos peuvent vivre avec. L’étape suivante? Guérir les malades et éviter les contaminations.»

Devenu expert sur les questions thérapeutiques, Hugues ne se souvient plus du nombre de conférences sur le sida auxquelles il a assisté. Sa capacité à transmettre son expérience et ses connaissances est ce qui frappe le plus celles et ceux qui l’ont côtoyé. Catherine Kapusta, aujourd’hui Coordinatrice du Programme Femmes et sida du Planning Familial, a longtemps milité à Act Up-Paris. «Je suis arrivée à Act Up en 1999 et j’ai rejoint la commission Traitements et Recherche pour travailler sur les aspects de la maladie chez les femmes. C’est Hugues qui m’a donné beaucoup d’infos, qui m’a aidé lors de ma première conférence internationale. C’est un puits de science et un gros bosseur qui connaît tous les dossiers. Pas seulement le thérapeutique mais aussi les questions concernant les rapports Nord Sud, l’histoire de l’épidémie, sa dimension politique. Il a un côté râleur et je me suis parfois engueulé avec lui car nous n’étions pas d’accord, mais il a toujours su être à l’écoute. C’est aussi grâce à lui que j’ai rencontré mon mari, Jeff Palmer [décédé depuis]. La question des femmes n’était pas sa spécialité mais il écoutait. Et puis nous parlions de notre vécu de séropos. De ces discussions, de nos problèmes sortaient régulièrement des sujets pour la commission Traitements et recherches. C’est à partir de nos expériences personnelles que s’élaborait aussi notre travail militant.»

LACET DE CUIR
Sur les photos de groupe prises régulièrement à Act Up, on reconnaît facilement Hugues. C’est un des rares à être en cuir, souvent de la tête aux pieds. Car il a une passion, c’est cette matière et au delà tout ce qu’elle peut représenter dans le milieu gay. Sa voix s’anime lorsque je l’invite à m’en parler. «Le cuir, c’est vieux! s’exclame-t-il. Mon père bossait pour un fabricant de chaussures professionnelles. J’adorais cette odeur de cuir. Un des artisans m’a appris à découper des lacets de cuir. J’en ai toujours un dans la poche.»

À son arrivée à Paris, Hugues habite près de la place Maubert et ses pas le conduisent tout près, au Manhattan, un des tous premiers bars cruising de la capitale. Les looks à la mode sont hyper virils, à l’image du flyer du bar.

manhattan-flyer-hexagone gay

«C’est un petit morceau du monde gay que je trouvais extraordinaire, rempli d’un peu plus de choses un peu moins superficielles, des valeurs, une certaine solidarité, une fraternité, un monde chaleureux. C’est une communauté dans la communauté, structurée depuis les années 50 et les plus grandes associations cuir ont été créées dans les années 70. Et puis, il n’y a pas à dire, c’est quand même beau un mec cuir.»

Cette part de liberté, c’est aussi ce qui frappe ceux qui le connaissent comme Fabrice Pilorgé, salarié de Aides, qui l’a rencontré il y a 13 ans et qui se remémore cette anecdote: «Lors d’une conférence aux États-Unis, nous partagions la même chambre d’hôtel. À notre arrivée dans la chambre, Hugues s’est mis à poil pour aller prendre sa douche. J’étais plutôt assez pudique mais par cette attitude, j’ai l’impression qu’il m’a reconnecté avec une part de l’histoire des gays des années 80, plus insouciante, plus libre. Il est très dragueur aussi.»

Hugues rencontre son compagnon en 1997. «Il n’est pas cuir mais lorsqu’il m’accompagne à des événements, il me pique des trucs!» Puis après une pause, Hugues ajoute: «J’aurais pas fait tout ça s’il ne m’avait pas soutenu. Avec Serge, on s’est beaucoup battus pour tout ça, il disait: « J’en ai rien à foutre du pacs, il nous faut le mariage! » Aujourd’hui, on est ravis d’avoir le choix de ne pas se marier. Ce n’est pas une préoccupation première.»

Salarié à Act Up-Paris depuis 2009, Hugues se consacre à son nouveau cheval de bataille, la prévention et anime le site ReactUp. «On a mis l’accent sur la prévention gay car c’est là qu’il y a un problème. Il ne faut pas réinventer l’eau chaude, il faut être sur le terrain mais on n’est pas assez nombreux pour se mobiliser.» Mais il est un brin défaitiste sur l’avenir de l’association, aux prises avec de graves difficultés financières.  «Act Up ne se porte pas bien, c’est en train de se déliter », confie-t-il.

SCIENCE-FICTION
Ce fan des livres de science fiction (la fameuse collection argentée chez Robert Laffont) a pourtant toujours les pieds sur terre et reste prêt à se mobiliser. En 2013, il s’est donné à fond pour l’élection de Mister Leather France, qu’il a gagné haut la main. «J’ai eu envie de montrer ce que pouvait être un Mister Leather, les valeurs auxquelles je crois: la solidarité, l’esprit de communauté». Fabrice confirme: «Aujourd’hui, son élection comme Mister Leather France me met en joie, j’ai l’impression qu’il redevient le jeune homme des années 80!»

Il a mal vécu la période d’avant le vote de la loi sur le mariage pour tous. «C’est impressionnant de se retrouver face à une telle intolérance, qu’on se prend de plein fouet. J’ai plusieurs copains qui ont été victimes de violence. Subitement il y avait une peur de sortir, des braves garçons dont on apprend qu’ils se sont faits taper par des battes de baseball. » Lorsque je lui dit que des actions des anti-égalité reprenaient les méthodes d’Act Up, il s’échauffe. «Ce n’est pas parce que ça fait des images au 20 heures que c’est du Act Up. C’est caricatural. S’ils reprenaient les méthodes d’Act Up, il faudrait qu’ils reprennent les idées et on verrait que ça ne marcherait plus du tout.»

«S’il n’y avait pas eu le sida, ma vie aurait été comment?, me lance Hugues à la fin de notre entretien. On ne refait pas le film mais j’aime bien transmettre car on n’est pas si nombreux à connaître toute l’histoire. Sinon, je suis bien comme je suis.» Comment le décrire, celui qui se livre peu et ne se met pas en avant? Hugues Fischer? Un type bien.

HUGUES FISCHER EN 5 DATES:

Hugues Fischer 3

1956: Naissance à Strasbourg
1981: Participe au lancement de la radio Fréquence Gaie
1989: Adhère à Act Up-Paris. Il sera coprésident de l’association de lutte contre le sida de 2006 à 2008.
1997: Rencontre, Serge, son «mec» à l’Europride à Paris.
2013: Est élu Mister Leather France.

Photos Xavier Héraud

 

Retrouvez les autres portraits:

– Alice Coffin et Alix Béranger, couple activiste.

– Giovanna Rincon, femme debout