[Mise à jour, 16h17] Réaction du ministère des Affaires étrangères en fin d’article.

«Je me sens trahie et j’ai très peur». Ces quelques mots que nous avons recueilli de Clare Byarugaba, une militante lesbienne, co-coordinatrice de la Coalition de la société civile sur les droits humains et la loi constitutionnelle, pourraient résumer à eux seuls l’état d’esprit des LGBT ougandais après la promulgation de la loi anti-homosexualité par le président Museveni lundi 24 février.

La loi, qui punit l’homosexualité de prison à vie, encourage notamment la délation et permet de condamner ceux ou celles qui protègent les homos. Elle interdit toute «promotion de l’homosexualité». « Nous avons tous très peur, on ne se sent plus égaux, on a l’impression d’avoir perdu notre citoyenneté ougandaise. En fait, on se sent en danger» confie à Yagg Samuel Opio, directeur de Queer Youth Uganda, à Kampala. De son côté, Clare Byarugaba dit qu’elle ne veut pas baisser les bras: «Je suis très déterminée à m’opposer à ce texte jusqu’à ce qu’il soit supprimé».

«Je suis en colère que le Président ait abusé de son pouvoir en approuvant l’homophobie d’État. Il vient de rendre normale la persécution. Nous ne nous arrêterons pas jusqu’à ce que Justice soit rendue.»

Pour autant, malgré la détermination de Clare, les militant.e.s connu.e.s doivent désormais se mettre en sécurité. Red Pepper, un tabloïd, a fait sa une ce matin en publiant une liste de 200 (en fait 60) personnalités homosexuelles, rapporte Mark Schenkel, correspondant néerlandais en Afrique de l’Est. Ce qui fait craindre une véritable volonté de chasse aux sorcières.

« Les journaux du jour en Ouganda. Red Pepper liste 61 personnes (supposées) homos, et pas 200 comme il est dit en Une. »

Samuel Opio nous confirme ce sentiment de danger face à la menace de se faire dénoncer ou arrêter: «Personnellement, je me sens vraiment en danger parce que je suis le directeur d’une organisation et parce que j’ai fait des déclarations publiques. Je suis aussi un représentant LGBT auprès de la commission africaine sur les droits humains. Mon équipe est aussi en danger». Son organisation compte plus de 200 membres actifs qu’il faut désormais couvrir et protéger. Le jeune homme ajoute:

«Je n’ai plus aucune protection, je peux être arrêté à n’importe quel moment à partir de maintenant. Tout ce que je peux faire, c’est de ne pas dormir chez moi. Je suis persuadé que des gens peuvent venir la nuit, je vais donc dormir chez un ami. Demain, je vais essayer de trouver de l’argent pour partir de Kampala immédiatement. La seule solution maintenant, c’est d’être en lieu sûr, de rester prudent, de ne pas aller dans des lieux publics, d’éviter les lieux où on te connaît, et puis partir en dehors de la ville là où personne ne te connaît.»

Dernier rempart pour les militants LGBT: attaquer la constitutionnalité de la loi anti-homosexualité et solliciter l’aide de l’extérieur du pays. «Nous avions anticipé cette situation, et nous nous sommes préparés, détaille Clare. Nous allons aller au tribunal pour nous assurer que les droits des LGBT sont défendus. Et puis, nous irons devant la Cour constitutionnelle pour questionner les clauses de la loi». Samuel Opio est plus nuancé: «Mais cela ne vas pas être facile car le président a demandé aux avocats et aux juges de ne pas agir en notre faveur pour ne pas être arrêtés». Il ajoute:

«Nous attendons beaucoup de nos partenaires étrangers, mais maintenant la chose la plus important c’est d’être soutenus: que les gens continuent les dons pour qu’on puisse se déplacer ou nous ouvrir les frontières le plus rapidement possible.»

PLUSIEURS PAYS COUPENT LEUR AIDE À L’OUGANDA
Une fois la loi promulguée lundi, les premières réactions internationales ne se sont pas faites attendre. Les Pays-Bas ont suspendu une partie de leur aide au développement à l’Ouganda, puis le Danemark a annoncé que 6,3 millions d’euros, normalement à destination des agences gouvernementales ougandaises, seraient reversées à des ONG. La Norvège a par ailleurs annoncé, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères Børge Brende, qu’elle stoppait l’aide au développement d’un montant d’environ 6 millions d’euros.

Inquiet, le premier ministre belge, ouvertement gay, Elio di Rupo, s’est dit «choqué» et a condamné la loi ougandaise sur Twitter. Son ministre de la Coopération au développement, Jean-Pascal Labille, a pour sa part souhaité vouloir se réunir au plus tôt avec ses homologues européens pour fixer une position commune de l’Union européenne sur la nouvelle loi.

Aux Etats-Unis, Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale de Barack Obama a parlé d’« un triste jour pour l’Ouganda et le monde » sur son compte Twitter.

«Personne ne devrait être discriminé ou punit pour ce qu’il est ou ce qu’il aime. Triste jour pour l’Ouganda et le monde.»

Dimanche 23 février, l’archevêque anglican sud-africain, Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, avait vivement condamné la loi anti-gay ougandaise et ses conséquences en matière de discrimination, en balayant l’argumentation du président Museveni : « Il n’y a aucune justification scientifique pour les préjugés et la discrimination, jamais. Et aucune justification morale non plus ».

Sollicité par Yagg, le ministère des Affaires Étrangères français ne nous a toujours pas répondu, mais a réagi sur Twitter. Service minimum.

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