«Un gay qui vote à droite, c’est comme une dinde qui vote pour Noël», avait ironisé le conseiller régional d’Ile-de-France Jean-Luc Romero après avoir quitté l’UMP pour rejoindre la gauche. Qu’en est-il des homos et des bi.e.s favorables à l’égalité des droits qui se présentent aux élections municipales sur des listes de droite? La même question se pose pour les hétéros pro-LGBT. Certain.e.s doivent «cohabiter» avec d’autres élu.e.s qui ne partagent pas du tout les mêmes convictions. À Bordeaux comme à Paris, c’est la stratégie du compromis qui l’a emporté. Au risque d’une compromission? Interrogé.e.s par Yagg, les candidat.e.s concerné.e.s assurent qu’il n’en est rien.

«UN PANIER DE CRABES!»
«Je ne cautionnerai jamais des propos anti-LGBT», avait affirmé Catherine Michaud à Yagg il y a quelques semaines. La présidente lesbienne de l’association GayLib figure pour l’UDI en troisième position dans le IIe arrondissement de Paris sur une liste pro-NKM. Elle est de fait sous la même bannière que François Lebel (UMP), qui a comparé l’homosexualité à la zoophilie, et que Philippe Goujon (UMP), qui proposait d’autoriser les maires à ne pas marier des couples de même sexe. À ses yeux, elle ne trahit pas ses convictions mais offre aux LGBT votant à droite la possibilité d’être représenté.e.s et entendu.e.s.

Une stratégie que fustige la gauche. Candidat PS à Bordeaux, Matthieu Rouveyre estime «qu’au nom du rassemblement, on met ensemble des pro-mariage pour tous et des anti, mais moi, je dirais plutôt quel panier de crabes!» Le militant dénonce notamment le silence de Marik Fetouh (MoDem), qui a fondé le centre LGBT à Bordeaux, et qui figure aujourd’hui sur les listes d’Alain Juppé (UMP) au même titre qu’Édouard du Parc, ancien coordinateur de la «Manif pour tous» en Gironde. Pour Matthieu Rouveyre, les élu.e.s pro-égalité auraient dû s’en indigner: «Il n’y a pas l’expression d’une gêne, d’un désaccord, pas le moindre signe. Entre leur place sur la liste et le rôle qu’ils auraient pu jouer, ils ont opté pour leur carrière politique.»

«RASSEMBLER»
Sous couvert d’anonymat, un proche d’Alain Juppé explique à Yagg que sur place, la loi du silence l’emporte malgré le malaise ambiant. Les responsables politiques ne veulent pas «cramer leur carrière pour ça. On met le couvercle, on fait le gros dos et on attend que ça passe», décrit-il. Marik Fetouh assure de son côté qu’il n’y a «aucun problème» et que la question de l’ouverture du mariage relève d’un «débat national sans impact sur la politique locale». Dans la bouche des candidat.e.s joint.e.s par Yagg revient sans cesse le mot «rassembler». Marik Fetouh salue ainsi «la force d’Alain Juppé qui a su rassembler et dont le projet ne souffre d’aucune ambiguïté. Au fil des discussions, il y aura une évolution des positions, espère le candidat. Par le dialogue, sans être sectaire, on peut faire avancer les gens.» Il reconnaît avoir été «surpris» que le maire sortant de Bordeaux fasse appel à Édouard du Parc, mais cela correspond selon lui à la personnalité de l’édile, qui «rassemble la population bordelaise dans sa diversité». Ouvertement gay, l’adjoint au maire Fabien Robert (MoDem) va dans le même sens:

«Je n’ai pas d’opposition à ce qu’Édouard du Parc fasse partie de l’équipe. Alain Juppé a toujours voulu rassembler. Tous ceux qui ont manifesté ne sont pas des fachos et des antisémites. Il y en a et il faut les sanctionner, mais si on considère que c’est le cas de tous les gens contre la loi ouvrant le mariage, on va couper la France en deux.»

L’élu enjoint à lire un post publié par le maire sortant sur son blog, intitulé Assez de divisions!. «À Bordeaux, j’ai fait un rêve, écrit Alain Juppé: asseoir à la même table, avec moi, des partisans et des opposants du mariage pour tous, dans un esprit de respect et de compréhension mutuels, et le refus des surenchères». Peut-on se permettre de ne pas partager les rêves du maire bordelais pour être en accord avec ses propres convictions lorsque l’on est un.e élu.e de la majorité? Jean-Didier Bannel, qui était conseiller municipal il y a plus d’une dizaine d’années, s’était opposé à Alain Juppé. Aujourd’hui, il ne fait plus de politique. «Je n’ai pas suivi les consignes et Juppé m’en a voulu, mais son entourage plus encore», explique-t-il à Yagg. Pour lui, c’est «l’intérêt personnel» qui motive les candidat.e.s pro-LGBT à rester sur les listes de la majorité. «Il est connu pour ses outrances, réplique Marik Fetouh. Je le laisse à ses propos qu’il n’y a pas lieu de commenter.»

PARTIR OU RESTER?
Candidate dans le IVe arrondissement parisien, l’ex-UDI Anne Lebreton a pour sa part renoncé à recevoir le soutien de Charles Beigbeder quand elle a appris qu’il avait choisi Stéphane Journot pour être tête de liste dans le Ier arrondissement. Celui-ci avait été exclu de l’UMP pour avoir fait l’apologie de la déportation des homosexuel.le.s.

Je remercie @CBeigbeder de son soutien que je ne peux néanmoins pas accepter. Je suis solidaire de sa démarche de rupture avec une

— anne lebreton (@annelebreton) 30 Janvier 2014

certaine manière de faire de la politique, mais centriste de forte conviction je ne me retrouve pas dans certains de ses choix,

— anne lebreton (@annelebreton) 30 Janvier 2014

en particulier la nomination comme tête de liste du 1er d’une personnalité réputée pour ses propos homophobes @daicaudouit @GeoClavel

— anne lebreton (@annelebreton) 30 Janvier 2014

«Je n’ai pas envie d’être associée à ce genre de personne, a-t-elle précisé à Yagg. J’ai dit à Charles Beigbeder que c’était Stéphane Journot ou moi. Je n’ai pas eu de réponse pendant trois heures, alors j’ai compris.» Le centriste gay Jacky Majda défendra quant à lui les couleurs du dissident de Nathalie Kosciusko-Morizet dans le IIIe arrondissement et affirme qu’il n’y a aucun problème.

«Stéphane Journot a dérapé, il s’en est expliqué et s’est excusé, argumente-t-il. S’il dérape à nouveau, ce sera une autre affaire. Charles Beigbeder a réussi à réconcilier tout le monde et je n’ai pas du tout senti d’homophobie dans son équipe.» «C’était de l’humour», s’était défendu Stéphane Journot avant de présenter des excuses. Si Jacky Majda les a acceptées, elles n’ont pas contenté tout le monde, puisqu’on reproche au centriste d’être aux côtés de Stéphane Journot: «Sur Twitter, on m’accuse toutes les cinq minutes d’être homophobe, déplore-t-il. Mais vous pourrez constater que Stéphane Journot ne tweete plus sur la « Manif pour tous »». Vérification faite, l’ancien militant UMP ne tweete certes plus autant sur le rassemblement anti-égalité, mais il a publié une photo le dimanche 2 février, lors du dernier défilé du mouvement.

#manifpourtous #LMPT #2fevrier pic.twitter.com/A4NGRlMAW2

— Stéphane J. (@sjournot) 2 Février 2014

DE L’EAU DANS LE VIN
Et quid du soutien apporté par Charles Beigbeder à la «Manif pour tous»? Le candidat à la mairie de Paris a récemment signé la charte du mouvement, qui préconise notamment l’abrogation de l’ouverture du mariage et la liberté de conscience pour les élu.e.s dans l’application de cette même loi. «Il a signé la charte, alors que moi, je ne la signerai jamais, mais on en a discuté, indique Jacky Majda. Il fait ce qu’il veut pour le VIIIe arrondissement. Je le rejoins sur les grands principes, comme la nécessité de renouveler le personnel politique avec des personnalités issues de la société civile. Je ne suis pas le pédé de service. Il n’y a pas d’homophobes sur les listes de Charles Beigbeder, juste des points de vue différents.»

À Bordeaux, Marik Fetouh se fait même une joie de voir une telle variété d’opinions sous une même bannière: «Le grand écart aurait consisté à être tous sur la même ligne, estime-t-il. Là, on a un accord pour gérer la ville, mais au niveau national, on a la liberté de penser ce qu’on souhaite.» Un proche de NKM confie à Yagg que la candidate à la mairie de Paris a délibérément choisi de réaliser un «patchwork» entre l’UMP, l’UDI et le MoDem. En interne, les élu.e.s se sont engagé.e.s à respecter la loi et à ne pas aller manifester, pour ménager les pro-égalité. Un accord jusqu’ici bien suivi à l’exception de Claude Goasguen (UMP) qui s’est rendu à la «Manif pour tous» du 2 février. Les homos de droite avalent bien quelques couleuvres, mais leur présence oblige leurs colistièr.e.s à mettre de l’eau dans leur vin. Un candidat gay n’hésite pas à lâcher: «Ça les fait chier qu’on soit là, mais moi, ça me fait plaisir».

Photos YouTube (Anne Lebreton), Dailymotion (Marik Fetouh), Vimeo (Catherine Michaud), Dailymotion (Fabien Robert), YouTube (Jacky Majda)