Comment est venue l’idée de compiler 15 ans de ton travail de photographe? Ça faisait très longtemps que j’avais envie de faire une publication qui réunissait mes photos. J’en avais déjà fait plusieurs fois dans d’autres ouvrages, sous forme de portfolios avec 10 ou 15 photos. Mais on est toujours frustré quand on peut seulement en mettre quelques unes. J’avais envie d’un ouvrage qui donne un panorama assez large, parce que même dans les expositions, on est toujours limité par l’espace. Avec ce livre, il y a 170 pages et 200 photos, c’est donc assez complet et c’est un bel objet.

Comment s’est fait le choix? Comment as-tu organisé le livre? J’ai commencé la photo il y a très longtemps, alors pour choisir, ça a été infernal! J’ai ressorti mes disques durs, mes négatifs et j’ai commencé à trier, sélectionner, j’en suis arrivée à une sélection de 400 photos, que j’ai imprimées et accrochées sur des murs pour choisir celles qui me plaisaient le plus. Ça a pris plusieurs mois, c’est un processus assez long. Au début j’ai essayé par thèmes, mais ça ne fonctionnait pas. Dans mon travail, les thèmes s’entrecroisent, les frontières sont floues, donc ça n’était pas pertinent. Ensuite, j’ai essayé par chronologie, mais là encore ça n’était pas adapté. J’ai donc fonctionné comme un moodboard, avec des ambiances, des regards qui se répondent d’une page à une autre. Le choix s’est fait au niveau sensible de l’esthétique, et pas forcément selon la thématique. L’image seule dit quelque chose et quand on la met à côté d’une autre, le sens change, parce que les images se parlent. J’ai essayé de construire une histoire comme ça, en photos qui communiquent les unes avec les autres.

Y a-t-il un côté militant dans le livre? Les images en elles-mêmes, on peut les voir comme de l’art, mais aussi d’un point de vue militant, puisque de toute manière encore aujourd’hui, les photos qui interrogent le genre, les photos de butches, de couples de femmes, ou de personnes queer, pour beaucoup de gens, c’est toujours très choquant. Rien que le fait qu’elles existent, ça a un côté militant. Quand j’ai commencé à faire des photos, le pacs n’était pas encore passé et les gens se cachaient, les filles et les garçons ne voulaient pas être pris.e.s en photo, ou ne voulaient pas qu’elles soient montrées. Petit à petit, ça a été plus facile, mais encore aujourd’hui, c’est faire preuve d’un certain courage que de se montrer tel.le que l’on est, avec ses désirs.

Quelle évolution de toi et de ton travail de photographe as-tu perçue? À mes débuts, c’était assez difficile de trouver des modèles. J’ai commencé par prendre ma petite copine et à faire des autoportraits parce que je ne pouvais partir que de ma propre vie pour faire des images. Ensuite j’ai élargi mon champ de représentations par des rencontres, des amitiés, des artistes que j’ai croisé.e.s. J’ai exploré d’autres voies, les relations amicales, la maternité avec des amies lesbiennes ou bi qui ont eu des enfants. Il y a une grande diversité, à la fois sur le désir, quel que soit le genre, et à la fois sur les relations qu’on peut avoir. Le livre étant principalement constitué de portraits, c’est impossible de déterminer leur orientation sexuelle, leur sexe ou leur genre à partir de mes images: personnes trans’, gays, hétéros, bis, on ne peux qu’imaginer, au risque de se tromper. Je ne cherche pas a représenter toute une communauté, ce qui serait utopique. C’est un travail sur le désir, sur la mise en scène de son propre corps et de son identité, quel que soit le genre de la personne et quelle que soit sa sexualité. Il y a un côté très intime et universel en même temps.

Comment l’intime, le personnel peut rejoindre le politique, comme c’est le cas dans ton travail? Comme disaient les féministes des années 70, le privé est politique. Ça a toujours été comme ça. J’ai dû partir de ma propre vie et de ma propre expérience. Déjà parce qu’il n’y avait pas de représentations de femmes ou de queer dans l’art et dans les médias, c’était très rare. Il s’agissait de créer ses propres images, des choses qui sont passées sous silence, surtout dans l’image. Dans la littérature, on trouve quand même pas mal d’œuvres qui parlent du mouvement queer ou de l’homosexualité masculine ou féminine, des personnes trans’, mais dans l’image, il y a encore une énorme censure par rapport à la représentation. On veut bien en parler, lire des choses dessus, mais de là à montrer, c’est beaucoup plus compliqué. Il suffit de voir dans les journaux, c’est toujours des images très clichés, très caricaturales, ou bien super neutres, expurgées de tout désir, de toute évocation de sexualité, alors que les images d’amour et de sexualité hétérosexuelles sont partout. Aujourd’hui encore, les extrémistes homophobes tentent de censurer les images, par exemple en s’attaquant à la projection de films comme Tomboy, aux affiches de films comme celle de L’inconnu du lac. Mais ce ne sont pas que les extrémistes qui censurent: il arrive très souvent que des artistes LGBT se voient refuser de montrer leur travail dans les festivals, les cinémas, les galeries d’art, les journaux, car on leur dit « c’est un très bon travail mais repassez plutôt l’an prochain, pour la sélection spéciale gaypride ».

Quel effet ça fait d’avoir le livre terminé entre les mains? C’était très émouvant quand je l’ai reçu, j’étais super contente, j’ai appelé tous mes amies, j’ai pris les cartons pleins de livres en photo pour leur envoyer. C’est très bizarre, parce que ce sont des personnes que je connais, des personnes que j’ai parfois suivies depuis des années, il y a des gens que je prends en photos depuis 15 ans, donc j’ai vu leur vie évoluer. C’est une émotion par rapport au souvenir, mais aussi par rapport à l’objet, car je le trouve beau, et j’espère que ça rend hommage à toutes ces personnes que j’ai croisées.

Quel type de réaction attends-tu par rapport au grand public, qui n’a pas l’habitude de voir ces images? Je ne sais jamais ce que j’ai envie de susciter à l’avance. Ce que j’en ai vu en tout cas, pour avoir montré le livre à des galeristes ou à des libraires, c’est que les gens étaient très intéressés, très surpris, parce que justement, ils ont très rarement eu l’occasion d’avoir ce type d’images sous les yeux. J’ai remarqué que ça pouvait parler autant à des hommes, qu’à des femmes, qu’à des gays, qu’à des lesbiennes, à tous les âges. Ce que j’espère, c’est que ça touche des gens différents, et chacun pour des raisons différentes, peut-être.

En avant-goût, Emilie Jouvet présente plusieurs photos extraites de son livre:

p ngouala

Artist Pauline Ngouala et ses portraits de Zanele Muholi et Zozo Duduzile (RIP) pour la série «Her death».
Paris, 2013

«Pauline est ma voisine, on se connaît puisqu’on habite dans le même quartier, c’est une jeune peintre. Elle a commencé une série de peintures qui s’appelle Her Death, en commémoration aux femmes qui sont assassinées ou victimes de viols correctifs en Afrique du Sud encore aujourd’hui. Elle a rencontré Zanele Muholi qui lui envoie des petites photos d’identité de ces filles et elle peint des portraits. Cette photo, c’est Pauline dans son atelier avec le portrait d’une des jeunes femmes qui a été assassinée quelques jours auparavant. Dans ce livre, il y a des photos de joie, de sexualité, d’amour, mais aussi des choses plus graves.»

 

sev irga

Fat positivity
Sevara, Bruxelles, 2013

«Sevara Irgacheva est une chercheuse qui habite en Belgique. C’est une fem qui a cofondé à Bruxelles un groupe Fat Postitivity, destinée aux personnes grosses et qui combat les stéréotypes et les stigmatisations liées à la grossophobie qui peut avoir lieu autant dans le milieu hétéro que dans le milieu homo. On a fait cette photo dans cet esprit-là: elle est en dessous, elle s’attrape les seins et la graisse du ventre, c’est une photo de fierté, pour dire que ça peut nous toucher aussi dans la communauté. On lutte contre l’homophobie mais on peut reproduire les mêmes oppressions.»

 

d king

Titis parisiens
Drag King workshop, Special «Garçonnes», Le Carmen, Paris, 2012

«Cette photo a été prise lors du premier workshop drag king mené par Louise de Ville et Camille Delalande lors d’une soirée spéciale Garçonnes. J’ai pris en photo tous ces petits drag kings, certaines avec des styles très titis parisiens, l’ambiance est très rétro, parce que ça se passe au Carmen, un lieu d’époque. Ces photos jouent sur le genre, la transformation. Comme disait RuPaul, «We’re born naked, the rest is drag». Avec le noir et blanc, on se croirait à une autre époque.»

 

cha-nude

Nude

«C’est une photo que j’aime beaucoup. C’est Cha, ma copine de l’époque, on habitait ensemble. C’est une photo très intime que j’ai prise d’elle chez nous. C’est une photo qui joue beaucoup sur le regard, sur la peau, elle est un peu comme une peinture avec la tonalité de la chair qui est travaillée comme une peinture à l’huile. Ce que j’aime beaucoup, c’est l’androgynie du modèle où on voit un visage androgyne, un torse ou des seins, et ce que les gens remarquent en premier: les poils sous les bras. C’est quelque chose qui choque encore les gens. Ça, ça a même empiré en 15 ans, il y a une espèce de guerre, les gens peuvent devenir très insultants s’ils voient trois poils dépasser. Cette photo-là, c’est aussi pour célébrer la beauté des femmes masculines, certain.e.s n’arrivent pas à comprendre le concept, mais ça existe, et elles sont belles.»

 

elo et sand

Rituels
Sandrine & Loïs, Bruxelles, 2013

«Chez les gouines, la coupe de cheveux, la forme qu’on donne à ses cheveux, le fait de couper ou non, c’est quelque chose d’important et d’ancré. C’est esthétique, mais il y a aussi une affirmation de soi dans le fait de se raser la tête ou d’avoir une coupe qui n’est pas considérée comme féminine, parce que tous les jours dans la rue, avec une coupe comme celle-là, on se fait interpeller « t’es une fille, un mec, une gouine? ». Le cheveu est un acte de séduction, mais aussi de subversion et ça fait appel aussi à l’imagerie de punition et de féminité… Il y a beaucoup de strates de lectures dans cette photo.»

Émilie Jouvet – The Book, Émilie Jouvet, Womart, 170 pages, 39,90€. Disponible en librairie et en ligne.

Soirée de lancement le jeudi 13 février à l’Acte 3: 94 rue Quincampoix à Paris (métro Rambuteau).

Photos Emilie Jouvet