À l’occasion des 10 ans de la librairie féministe et LGBT Violette and Co, Christine Lemoine (à droite), l’une de ses fondatrices avec Catherine Florian, revient pour Yagg sur l’histoire et l’évolution de ce lieu indépendant et engagé.

D’où est venue l’idée de créer une librairie LGBT et féministe? On a commencé à travailler sur ce projet en janvier 2003, au moment de la fermeture de la librairie Pause Lecture. On s’est dit qu’il y avait de la place pour une deuxième librairie LGBT, et pas forcément dans le Marais.

L’idée était aussi de monter une librairie féministe puisqu’il n’y en avait plus depuis de nombreuses années.

Catherine et moi, on avait envie l’une et l’autre de changer d’activité, et avec nos compétences et nos cultures assez différentes, moi avec une culture plus militante, Catherine avec une culture plus générale, l’envie aussi de les mettre au service d’une librairie qu’on aurait aimé trouver.

Créer et faire tenir une librairie LGBT et féministe, c’est un acte militant? Non, nous n’utilisons pas le mot «militant», car ce terme me parait plus adossé à une organisation spécifique, or on se veut vraiment ouvertes et pluralistes. Nous offrons ce qu’il y a, ce qui existe, au-delà des tendances. C’est notamment visible dans le rayon sciences humaines, avec des choses qui s’opposent parfois. Une librairie militante, ça relève d’autres constatations pour moi.

Je dirais plutôt que nous sommes une librairie engagée, qui cherche à rassembler des livres dans toutes les catégories.

Et avant même l’ouverture de la librairie, il y avait la volonté de faire les rencontres avec les auteures. D’autres librairies le font mais on s’est dit que ça faisait aussi partie de notre engagement d’organiser ça, avec aussi un espace d’exposition.

Au bout de dix ans, vous avez noté une évolution du point de vue de l’édition, du côté des maisons d’édition spécialisées LGBT, mais aussi du côté des généralistes? Ce qui a bougé malheureusement, c’est la disparition de maisons d’édition lesbiennes, La Cerisaie, Geneviève Pastre, Labrys. Des maisons d’édition gays aussi. Quand on a ouvert il y avait encore CyLibris, Bonobo. Actuellement il en reste donc très très peu. Elles essaient de faire un maximum mais elles ne peuvent pas non plus tout publier, et chacune a sa ligne éditoriale. C’est vraiment dommage. Je pense que le phénomène de l’auto-édition s’est aussi accentué avec les facilités d’impression à la demande. Or, je pense que le livre demande un travail d’édition: même les grand.e.s auteur.e.s se font corriger par leurs éditeurs/trices. L’aspect diffusion en pâtit aussi. Des livres ne trouvent pas forcément leur place en librairie et se diffusent par Internet, donc finalement très peu. L’audience n’est pas atteinte. On en a quelques-uns, ici. Si les maisons d’éditions généralistes publient plus de livres gays ou lesbiens aujourd’hui? Je ne sais pas. Il y en a relativement peu, et plus de gays que de lesbiens. En sciences humaines, par contre, ça s’est beaucoup diversifié, même si là encore, tout est relatif. Toujours est-il que pour la littérature, je pense que les éditeurs ont encore peur de rester dans ce que eux appellent le communautaire, alors qu’on a vu des livres comme Babyji, par exemple. Mais il y a encore un risque… qui n’est pourtant pas plus important que pour un premier roman.

Tenir un lieu communautaire, ça vous a déjà valu des critiques? Dès le départ on s’est positionné auprès des éditeurs et diffuseurs comme une librairie avec deux thématiques mais qui n’est pas exclusive: on n’a pas que des livres gays et lesbiens! Par contre, on choisit tous les livres qui rentrent, rien ne nous est imposé. Après on a parfois entendu des réflexions, quelqu’un qui dit «Oh regarde, ici c’est sectaire, les garçons d’un côté, les filles de l’autre»… sans comprendre que c’était les livres lesbiens d’un côté, et les livres gays de l’autre. Des critiques, c’est arrivé, mais c’est très rare.

Et puis le quartier n’est pas le Marais, il y a encore un mélange de population. On a une clientèle de quartier aussi, qui aime bien nos choix en littérature.

Le livre traverse une période de crise, comment Violette and co sort son épingle du jeu face à ses concurrentes et à la vente en ligne? Je ne sais pas si on tire notre épingle du jeu, on essaie en tout cas, il y a une situation générale du livre qui n’est pas très joyeuse. Être libraire, j’ai envie de dire que ce n’est pas un métier d’avenir! Mais aujourd’hui, beaucoup de librairies se diversifient en faisant de la papeterie, des jouets, des produits dérivés. Diversifier de cette manière pour nous, ça voudrait dire enlever de la place aux livres, et déjà c’est une autre économie. C’est difficile d’être le nez dans le guidon et d’y réfléchir en même temps. Est-ce qu’une librairie de niche comme la nôtre tire mieux son épingle du jeu? C’est trop tôt pour le dire. C’est ce qu’ont l’air de dire les gens du métier en tout cas. Après nous faisons aussi de la vente en ligne, et on essaie de faire comprendre qu’une librairie physique comme la nôtre a aussi un rôle d’accueil, de conseil, peut renseigner les étrangèr.e.s qui cherche une adresse, au-delà de vendre des livres.

Quelle est la situation économique de la librairie aujourd’hui? 2013 a été un peu molle, il faut l’avouer, alors que 2012 a été une bonne année. On est encore là, on ne pensait pas en ouvrant la librairie qu’on tiendrait 10 ans, on ne savait pas même si on l’espérait bien sûr. Depuis quelques années, les habitudes changent, les gens passent plus de temps sur les écrans, regardent plus de films, plus de séries… ce qui est bien, mais qui enlève aussi du temps à la lecture. Les gens ont moins le temps de lire.

Vous avez rencontré des difficultés particulières pendant ces 10 ans? Non, même si la librairie, c’était plus de travail qu’on ne pensait. On a appris sur le tas, malgré quelques stages en librairie et le fait que j’ai travaillé aux Éditions gaies et lesbiennes. On a sûrement fait des erreurs, c’est difficile d’être à l’écoute, alors qu’on a mille choses à faire. Il faut être polyvalent, il y a le côté intellectuel, mais aussi l’organisation, la gestion, le conseil, l’accueil, la comptabilité. On aimerait toujours qu’il y ait plus de monde.

Ce qu’on a regretté, c’est qu’une partie des gays ne viennent pas, à part ceux du quartier, ou alors ceux qui s’intéressent aussi aux questions féministes.

Y a t-il un souvenir particulier que vous retenez de ces 10 ans? C’est difficile de choisir! La venue de Judith Butler en 2005, ça a été incroyable, il y avait des gens jusque dans la rue. Il y a eu beaucoup de rencontres qui étaient de belles rencontres de personnes, au-delà de l’auteur.e qui venait parler de son livre, il y a eu des contacts qui se sont faits, qui étaient chouettes. Dernièrement Alison Bechdel est venue, elle est très intelligente, c’était un beau moment. Enfin, il y a aussi ce petit réseau de femmes plus proches, ou d’amies qui nous ont beaucoup soutenues. Un comité s’est créé pour les 10 ans pour nous aider, et ça c’est formidable, on ne se sent pas seules. Évidemment, il y a eu des déceptions, aussi, mais des doutes on en a tout le temps quel que soit le travail qu’on fait, et il y a eu beaucoup de moments formidables. Ce qui continue à m’émouvoir, c’est quand des commentaires positifs nous reviennent, des petits mots après des commandes. Ça, ça nous encourage.

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Qu’avez-vous prévu pour fêter vos 10 ans?
On a décidé d’étaler les rendez-vous tout au long de l’année. Ça va commencer le 8 février par un vernissage. Ici, on a exposé environ 80 artistes depuis le début de la librairie, et on a demandé à ceux et celles qui le souhaitaient de proposer une œuvre, soit faite exprès pour les 10 ans, soit qui venait de leur fonds. Donc 40 artistes vont exposer en même temps lors de cette exposition coordonnée par Caty Lévèque et Laurence Prat. Le 16 février, c’est une soirée au Tango, qui est prévue. Le 28 mars, nous organisons un débat autour de Violette Leduc. Le nom de la librairie a été en partie choisi pour lui rendre hommage, donc nous voulons nous interroger sur la perception de son œuvre aujourd’hui, si elle apparaît comme moderne, dépassée, comment on peut la découvrir ou la redécouvrir aujourd’hui. Le 9 avril se tiendra une table ronde à la mairie du XIe arrondissement autour du thème «Transgression et littérature». En juin, nous organisons une table ronde avec le Forum des images et le centre cinématographique Simone de Beauvoir sur les femmes cinéastes. Enfin en octobre, un autre débat mené par Natacha Chetcuti et Yvette Claveranne aura pour thème «Le féminisme est-il soluble dans le nationalisme?».

Retrouvez l’intégralité du programme des 10 ans de la librairie Violette and Co.

Photos Xavier Héraud