Docteure en science politique, Cécile Chartrain a notamment codirigé un numéro spécial de la revue Genre, sexualité et société consacré aux lesbiennes. Elle vient de diriger l’ouvrage Les Jeunes face aux discriminations liées à l’orientation sexuelle et au genre: agir contre les LGBTphobies pour l’Injep. Pour Yagg, elle présente les problématiques qui y sont abordées et les enjeux de la lutte contre les LGBTphobies.

photo Cecile ChartrainVous faites un état des lieux de la lutte contre les LGBT-phobies en France. Comment résumeriez-vous la situation dans ce domaine Cet ouvrage ne traite que de certains aspects de la lutte contre les LGBTphobies, dans le sens où il se concentre avant tout sur la place des jeunes dans cette lutte, en tant que victimes de l’homophobie ou de la transphobie mais aussi en tant qu’auteur.e.s potentiel.le.s des phénomènes de violence, de rejet, d’exclusion. Il n’y est donc pas question de l’homophobie au travail ou des inégalités de droit et de traitement qui existent encore, par exemple à l’encontre des femmes lesbiennes réclamant l’accès à la PMA en France – situation que je rangerais volontiers derrière le qualificatif «homophobe» ou «lesbophobe».

Si l’on tient compte du prisme «jeunes» spécifique qui a été choisi pour l’ouvrage, il convient de se concentrer sur deux domaines dissociés mais complémentaires: la prévention et la prise en charge. Il y a évidemment encore des progrès à faire dans le domaine de l’éducation à la diversité sexuelle et de la prévention des comportements homophobes, que ce soit dans le cadre scolaire – où les initiatives reposent encore beaucoup trop sur le bon vouloir des chefs d’établissement et où les personnels sont insuffisamment formés – ou en dehors.

On constate notamment que les associations d’éducation populaire, qui revendiquent un rôle fort en matière d’éducation à la solidarité et au vivre ensemble, s’éveillent tout juste aux questions liées au genre et à l’orientation sexuelle.

Néanmoins les choses me semblent aller plutôt dans le bon sens et, pour moi, le problème le plus manifeste à l’heure actuelle réside dans la prise en charge des jeunes LGBT. En effet, des enquêtes réalisées ailleurs qu’en France suggèrent que le nombre de LGBT parmi les jeunes sans-abri est très élevé. Si les données disponibles en France sur la question sont limitées, force est de constater que l’offre spécifique d’accueil, d’hébergement d’urgence et d’accompagnement social et professionnel des jeunes les plus en difficulté est réduite. Jusqu’au milieu des années 2000, le centre LGBT de Paris disposait d’un service social et d’hébergement d’urgence qui permettait la prise en charge d’un public très précaire, que le centre n’a pas maintenu. Aujourd’hui, l’association Le Refuge est la plus visible sur le sujet mais sa position de quasi monopole ne va pas sans poser question. D’autant que le niveau de professionnalisation y est limité, que les règles imposées aux jeunes hébergés sont très dures et que les rapports sociaux de sexe n’y sont pas vraiment interrogés (ainsi la faible proportion de lesbiennes accueillies ne semble pas davantage questionnée que les risques de reproduction des rôles stéréotypés de genre dans les appartements où cohabitent filles et garçons). Plus largement, les associations LGBT sont régulièrement confrontées à la gestion de cas graves – des jeunes très fragiles, en situation de rupture sociale et familiale, souvent sans bagage scolaire, parfois avec des problèmes d’addiction ou un vécu de prostitution en lien avec la pauvreté –, lesquels nécessitent une prise en charge globale adaptée, qui ne saurait s’improviser. Elles ont besoin de se professionnaliser et d’être financées pour cela mais les acteurs généralistes doivent aussi être mieux formés pour répondre aux besoins des jeunes LGBT.

Les contributeurs et les contributrices montrent l’impact des LGBTphobies sur la santé et le bien-être des LGBT. Diriez-vous que l’évolution dans ce domaine est lente? L’ouvrage propose en effet un article de Coraline Delebarre et Clotilde Genon, avec lesquels j’avais déjà eu l’occasion de travailler précédemment dans le cadre d’un article sur la santé lesbienne. Leur analyse englobe cette fois la santé gay. Et j’ai proposé à Ali Aguado, militant d’Outrans, d’apporter un éclairage sur la santé trans’. La question m’étant ici posée à titre personnel, j’ai envie de dire que le VIH/sida a contribué à attirer fortement l’attention sur la santé des hommes homo et bisexuels. Pour le pire mais aussi le meilleur, car existe-t-il aujourd’hui beaucoup de populations dont la santé fait l’objet d’un tel suivi médical que celle des gays, dans les démocraties occidentales?

Pour autant, il faut insister sur les disparités qui perdurent entre chacune des composantes de la «communauté» LGBT. Si les gays font figure de population très «contrôlée», le suivi médical, en particulier gynécologique, des lesbiennes pourrait être largement amélioré. Sans compter que le recours aux soins varie beaucoup en fonction des classes sociales. Je crois en outre qu’il faut manipuler la notion d’«évolution» avec précaution.

L’homophobie et la «genderphobie», même plus feutrées, continuent de peser négativement sur le bien-être des LGBT et la dépathologisation de l’homosexualité n’a pas complètement abouti en France.

Arnaud Lerch souligne bien, dans l’ouvrage, les prises de position récentes de certains experts sur les «familles à risque», dans le cadre des débats sur le «mariage pour tous» et l’adoption. Les trans’ continuent quant à eux/elles d’attendre la démédicalisation et la déjudiciarisation du changement d’état civil. D’autre part, n’oublions pas qu’à l’échelle mondiale on assiste à des mouvements très contradictoires. Les lois liberticides votées en Ouganda ou au Nigéria et les faits inquiétants rapportés récemment dans des pays comme la Côte d’Ivoire, jusqu’alors considérés comme plutôt préservés, représentent des atteintes à la dignité des personnes LGBT mais aussi à leur santé, puisque la stigmatisation favorise la propagation du VIH et le non recours aux soins. Tout cela doit servir de signal d’alarme pour les militants occidentaux: les acquis sont fragiles, ils doivent continuer à se mobiliser pour leurs droits (dont ceux relatifs à la santé) et à travailler sur les représentations sociales.

À qui s’adresse en particulier cet ouvrage? Cet ouvrage a été publié dans la collection Les Cahiers de l’Action, éditée par l’Injep, qui a pour ambition d’offrir aux acteurs/trices de la jeunesse des ressources sur des champs thématiques variés, utiles à leur travail, avec la volonté affirmée de faire émerger l’intelligence des pratiques. Nous proposons donc un recensement et une analyse des ressources mobilisables et des formes de réponses déjà mises en œuvre par et/ou pour les jeunes, à différents niveaux, dans le but de contrer les LGBTphobies. L’ouvrage comprend trois parties: une première qui apporte quelques outils théoriques et éléments de contextualisation; une deuxième qui se focalise sur le «terrain», l’analyse des pratiques existantes dans le domaine de la prévention comme de la prise en charge; et enfin une troisième partie qui ouvre des pistes pour l’action publique et associative. C’est ce qui fait l’originalité de cette contribution, dans un contexte où recherche et action demeurent encore relativement séparées en France.

Pour le reste, l’ouvrage est rédigé dans un style volontairement simple, avec pas mal d’exemples concrets, et il a été conçu en sollicitant une grande diversité d’acteurs. Je pense donc qu’il est accessible à tous et de nature à intéresser d’autres personnes que les professionnels de la jeunesse.

Lors de la conférence de lancement de l’ouvrage organisée par l’Injep, on pouvait d’ailleurs croiser aussi bien des profs que des représentants des ministères, des missions locales de lutte contre les discriminations, des associations d’éducation populaire, des associations étudiantes ou des groupes LGBT.

Dans cet ouvrage, vous relatez des exemples étrangers de lutte contre les LGBTphobies qui vous semblent particulièrement intéressants. Lesquels? L’ouvrage comprend une contribution de l’Ilga-Europe qui porte spécifiquement sur les initiatives menées dans le domaine de l’éducation formelle dans d’autres pays que la France. J’aurais aimé que l’on traite plus largement de la question, notamment en interrogeant l’Iglyo, une des organisations membres de l’Ilga-Europe qui travaille sur le thème de la jeunesse de façon globale, mais cela n’était pas possible dans le cadre formel imparti par l’éditeur. L’état des lieux succinct dressé par l’Ilga-Europe révèle, sans grande surprise, que les pays d’Europe du Nord sont plutôt précurseurs dans la lutte contre les LGBT-phobies en milieu scolaire.

J’ai en ce qui me concerne un intérêt particulier pour les initiatives qui permettent de sensibiliser les enfants à la diversité et à l’égalité dès le plus jeune âge. On a déjà en France, à portée de main, des outils qui pourraient être davantage exploités, comme le dessin animé Le Baiser de la Lune.

Pour le reste, en tant que chercheure, j’ai aussi envie de citer la Chaire de recherches sur l’homophobie placée sous la direction de Line Chamberland à Montréal. Il s’agit en effet d’une chaire originale, qui contribue à l’avancement et à la mobilisation des connaissances de façon très large, à travers la mise en place en place d’un cadre multi-partenarial associant des universitaires, des représentants institutionnels et des acteurs communautaires. Mais c’est un modèle qui correspond à une certaine tradition de la recherche et à des rapports étroits entre université et société civile assez éloignés du cas français.

En guise de conclusion, vous proposez un certain nombre de mesures, parmi lesquelles la création d’un observatoire français de l’homophobie. Quel pourrait être son rôle? Pour ce qui concerne la création de cet observatoire, cette idée est inspirée d’un article de Marianne Blidon publié dans Géographie des homophobies (sous la direction d’Arnaud Alessandrin et Yves Raibaud, Armand Colin, 2013). À l’échelle nationale, l’association SOS homophobie accomplit déjà un travail très important et appréciable de recensement, à partir des témoignages reçus sur sa ligne d’écoute, mais avec des moyens qui restent relativement limités. Envisager la création d’un observatoire, c’est avant tout insister sur la nécessité d’un engagement public fort sur ces questions. Et d’aller un peu plus loin que ce qui existe déjà, notamment en donnant aux chercheurs les moyens de réaliser des enquêtes plus nombreuses et représentatives, qui permettraient de mieux cibler les problèmes, et par voie de conséquence d’y apporter des solutions plus pérennes.

Comment peut-on se procurer votre ouvrage? Rien de plus facile. On peut l’acquérir dans les bonnes librairies – je recommande en particulier à Paris Violette and Co dans le 11e arrondissement. Mais il est aussi possible de passer commande en ligne, via le site internet de l’Injep.

Photo Une affiche du Caélif spéciale Saint-Valentin en 2011