Le rendez-vous est donné vers 21 heures, lundi 3 février, aux portes du métro Saint-Jacques dans le XIVe arrondissement. Sur place, des militant.e.s arrivent au compte-goutte. En ce lendemain de «Manif pour tous» version 2014, une trentaine de personnes issues de diverses associations féministes, lesbiennes et LGBT – mais aussi quelques novices – ont décidé d’arpenter les rues de la rive gauche sur les traces des cortèges anti-égalité pour une opération de grand nettoyage.

Menée par le collectif Propreté de Paris, pour l’anonymat, cette action militante prend sa source dans une maxime très simple: «Ne pas laisser la rue à des gens qui vont à l’encontre des valeurs humanistes», dégaine Gisèle*. La jeune femme trentenaire mène ce genre d’opérations de nettoyage après chaque grande manifestation depuis plus d’un an sur le parcours de la «Manif pour tous» entre Denfert-Rochereau et les Invalides.

«SE RÉAPPROPRIER L’ESPACE PUBLIC»
Léa*, 22 ans, étudiante en master 2 de sciences politiques et militante au sein de l’association lesbienne et féministe FièrEs, n’en est pas à sa première soirée de nettoyage des rues.

«Pour nous tous, tous ces tags ONLR – On ne lâche rien –, ces stickers anti-mariage pour tous, ces affiches Hollande Démission, c’est une forme de violence. Je le prends comme une attaque personnelle et c’est quelque chose que je ne peux pas accepter dans ma ville. Ce ne sont pas juste des mots, il y a de la haine derrière.»

Pendant près de 3 heures, scindés en petits groupes de 5 ou 10 personnes, ces militant.e.s armé.e.s de spatules, de clés, de stickers pro-égalité et de bombes scruteront minutieusement le mobilier urbain pour effacer toutes les marques du cortège de la veille. «C’est de la réappropriation de l’espace public», explique Simone*, 19 ans, étudiante en lettres modernes appliquées, qui est là «pour montrer son soutien aux homos et aux autres, et parce que ça les emmerde [NDLR, la « Manif pour tous »]». Elle ajoute:

«Nettoyer, ça me redonne le moral. Au moins, je me dis que je sers à quelque chose. Quitte à être là, on arrache aussi ce qui est fasciste, raciste ou sexiste.»

2014, ANNÉE BIS REPETITA?
Pour la plupart de ces nettoyeurs/euses volontaires, au lendemain de la manifestation du 2 février contre la «familiphobie», l’heure est à l’incompréhension et à l’énervement. «Je m’attendais à ce qu’il y ait une poche de résistance, mais une telle mobilisation à nouveau ça fait mal», confie Marc*, 24 ans, étudiant en droit proche du Collectif des associations étudiantes LGBT d’île-de-France (Caelif) et de l’Inter-LGBT. «Je ne m’attendais pas trop à ce qu’un an plus tard les « Manif pour tous » se remobilisent autant, et qu’on doive passer derrière comme on le fait depuis un an», renchérit Léa.

Une déception d’autant plus forte que le gouvernement semble donner raison aux opposant.e.s à l’égalité en enterrant la PMA et la loi Famille. La jeune femme poursuit:

«Après la manif de dimanche, eux, se sont toujours les mêmes réacs’. Mais j’ai l’impression d’être trahie quand le gouvernement les écoute, revient sur la PMA et cède aussi facilement aujourd’hui.»

Jusque tard dans la nuit, le groupe, qui se réduit peu à peu, tente de passer inaperçu pour enlever, «à ses frais» «ces outils de propagande». Sur le chemin des passantes donnent leur soutien, mais il faut rester discret: des consignes de sécurité et la plus grande vigilance sont de mise, jusqu’à la prochaine opération.

*Les prénoms ont été changés.

Photos Florian Bardou