L’opération «jour de retrait», lancée pour «préserver» les enfants de l’irruption de la pseudo «théorie du genre», a porté à son comble la campagne de désinformation orchestrée par des opposant.e.s à l’égalité des droits. Sous couvert de débat, il leur a été permis de répandre amalgames et mensonges à grande échelle. En face, la contre-attaque est à l’œuvre.

MENSONGES DÉCRYPTÉS
La «Manif pour tous» et ses affidé.e.s parlent depuis près d’un an maintenant d’une «théorie du genre» censée transformer hommes et femmes en être asexués et indifférenciés. Si cette «théorie» n’existe que dans leur tête, des erreurs ont pu être commises par des membres du gouvernement actuel. Vincent Peillon s’est laissé prendre au piège, avant de dire que cette théorie n’existe pas. Mais le ministre de l’Éducation nationale a oublié sa leçon puisqu’il a indiqué cette semaine qu’il était «contre la théorie du genre»… Si même Ludovine de la Rochère, présidente de la «Manif pour tous», a fini par reconnaître qu’il n’y a pas de «théorie du genre», ses troupes sont contentes de pouvoir citer Najat Vallaud-Belkacem qui parlait en 2011 de «théorie du genre».

Dans cette guerre des mots, il ne s’agit pas de débattre du bien-fondé de la «théorie du genre», comme le suggère Le Figaro dans un récent sondage proposé aux internautes, mais de présenter des faits face à des affabulations. Des journalistes du Monde ont entrepris de démonter quelques-uns des mensonges véhiculés par les partisan.e.s d’une société où hommes et femmes ont des rôles prédéterminés par leur sexe biologique. Autre intox: on reproche au gouvernement socialiste de vouloir faire main basse sur les enfants pour les endoctriner et les arracher à leurs parents. Les prophètes de cette thèse se plaisent à citer la sénatrice Laurence Rossignol (PS) qui aurait déclaré: «Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, mais à l’État!» Vérification faite, elle n’a jamais prononcé la deuxième partie de cette phrase… tweetée par un anonyme et reprise par d’autres.

Ces anonymes qui font la désinformation et produisent des contenus mensongers ont «une idéologie d’extrême droite», affirme Guillaume Brossard, cofondateur de HoaxBuster sur Le Plus. «Les réseaux sociaux servent de blanchisseuse, ils font perdre de vue l’origine des émetteurs», indique-t-il. Le sms transmis par Farida Belghoul à d’autres parents d’élèves pour les inciter à retirer leurs enfants de l’école n’est pas le seul en cause. Certains parents ont vu le même message sur des réseaux sociaux sans parvenir à tracer son origine. D’autres l’ont reçu directement sur leur portable. Il suffit d’avoir renseigné son numéro sur une pétition de la «Manif pour tous» pour être inscrit dans la base de données et recevoir des informations ciblées. Pour Guillaume Brossard, ces actions de masse n’ont rien de hasardeux:

«Cet appel a tout de la rumeur, mais ce n’en est pas vraiment une. Il s’agit d’une manipulation orchestrée, s’appuyant sur les mécanismes de diffusion d’une rumeur. Toute cette histoire est instrumentalisée et parfaitement maîtrisée en amont.»

RIPOSTE
Au gouvernement comme au sein de la société civile, des initiatives voient le jour pour rétablir la vérité. La ministre de la Famille Dominique Bertinotti a souligné sur France 3 que les attaques contre la pseudo «théorie du genre» étaient une façon déguisée d’empêcher l’égalité entre femmes et hommes pour conserver le statut quo. La ministre des Droits des femmes a de son côté diffusé le document ci-dessous pour infirmer les rumeurs.

abcd egalite najat 500

D’autres sont moins mesuré.e.s. La journaliste et blogueuse Titiou Lecoq souligne avec colère – mais c’est rafraîchissant – sur Slate que rassurer à tout bout de champ risque d’édulcorer l’idéal d’égalité poursuivi initialement.

«Ces gens ont peur et ils ont raison. Oui, on ne veut plus faire de différence de traitement entre les garçons et les filles, oui, on veut leur dire qu’ils peuvent choisir leur identité, leur sexualité et même, attention, leur sexe pour ceux qui veulent en changer. Oui. J’en ai ras le bol qu’on doive s’excuser à cause de la « théorie du genre ». Qu’on doive rectifier, nuancer, dire que non ce n’est pas vraiment ce qu’on veut, faire du mot « genre » un mot interdit (dites « parité » et non « genre ») que bien sûr, ce n’est pas bon pour les enfants, qu’on va respecter leurs natures essentialistes de petits garçons et petites filles. Mais merde, non.

C’est quoi le problème dans le fond? C’est trop « idéologique »? Mais l’enseignement, et plus généralement la pédagogie, sont toujours empreints d’idéologie. Ils reflètent la doxa de notre société. En ce moment, on essaye de nous faire croire qu’il existe un apprentissage « neutre », lavé de tout présupposé — l’enseignement traditionnel donc — versus la théorie du genre, une serpillère facho-féministe crypto-gay. Mais arrêtez vos conneries. Votre enseignement traditionnel est tout aussi idéologique qu’un enseignement qui tire parti de la notion de genre. Il repose également sur des postulats idéologiques. L’école est une institution normative.

On rassure à coup de « Non, on ne va pas habiller les petits garçons avec des robes ».

Ok.

Mais imaginons: si mon fils veut aller à l’école habillé en robe?»

Stop à la rumeur, complète Anne-Charlotte Husson sur GenERe, un blog créé par des chercheurs et des chercheuses d’un laboratoire de l’École normale supérieure de Lyon. Cette spécialiste des dénominations liées au genre, aux sexualités et au féminisme revient en détail, définitions à l’appui, sur ce que sont les études de genre, le genre, l’orientation sexuelle et précise en quoi consistent les missions de l’Éducation nationale en ce qui concerne l’éducation sexuelle. Elle met par ailleurs en lumière la logique qui sous-tend l’opposition à la «théorie du genre»:

«On connaissait déjà le discours sur l’homosexualité « contre-nature », mobilisé notamment lors du débat sur le pacs dans les années 1990. Ce discours, qui n’avait jamais vraiment disparu, est revenu sur le devant de la scène à l’occasion du débat sur le « mariage pour tous » – avec une variante cependant: l’ennemi commun s’appelle désormais la « théorie du genre ». Un ennemi avouable: il ne s’agit en apparence pas des homosexuel.le.s, ni des personnes trans’, mais d’une théorie non-scientifique prônée par le « lobby gay » pour justifier l’homosexualité et les identités trans’, et s’en prendre aux enfants. On n’attaque pas les personnes, on attaque le « lobby gay », l’ »idéologie gay ». On invoque l’association bien connue entre pédophilie et homosexualité pour démontrer la dangerosité de cette théorie et la faire « interdire ». On met l’accent sur l’école et sur la peur qu’un lobby s’en prenne à « nos enfants ».

Sous couvert de combat contre la « théorie du genre », on retrouve donc toutes les composantes de l’homophobie, c’est-à-dire (quoi qu’en dise Mme Belghoul) du rejet et de la peur de l’homosexualité, qui conduit à des discriminations et violences spécifiques contre les personnes homosexuelles. Plus largement, c’est l’hétérosexisme qui anime les opposant.e.s à la « théorie du genre », le rejet de tout ce qui n’entre pas dans le cadre de l’hétérosexualité obligatoire.»

Illustration Mme Georges Charpentier et ses enfants, d’Auguste Renoir. L’œuvre est utilisée dans le cadre des ABCD de l’égalité.