Lorsque l’Assemblée nationale a commencé le débat sur l’ouverture du mariage le mardi 29 janvier 2013, il semblait évident qu’on assistait à un moment historique. La tribune presse de l’hémicycle était remplie à craquer, tout comme celle réservée aux personnes invitées par les député.e.s. Dehors, quelques infortuné.e.s espéraient pouvoir prendre place sur des bancs libres, mais le Palais Bourbon n’est pas extensible à l’infini.

ÉGALITÉ VS. «MONSTRE»
Pour les militant.e.s pro-LGBT, ce jour avait l’avant-goût d’une victoire avec le petit pincement au cœur d’un acte manqué. Les semaines précédentes avaient vu l’émergence de la tristement célèbre «Manif pour tous». Encore en première ligne de ce mouvement, la caution homo du défilé, Xavier Bongibault, ne lui avait pas encore décerné le titre de «monstre». C’était pourtant déjà perceptible. Depuis novembre 2012, le «monstre» paradait dans Paris en rangs serrés. Virginie Merle-Tellenne, bardée de rose et de bleu, braillait sur toutes les ondes son amour des homos. Elle les aime tant qu’elle les estime incapables d’être de bons parents. Le matin du 29 janvier, c’est sous le sobriquet lourd de sens de «Frigide Barjot» qu’elle a entraîné quelques journalistes sur la Seine pour admirer les banderoles «Papa + Maman: y a pas mieux pour un enfant» que ses affidé.e.s avaient accroché sur les ponts de Paris.

Deux jours plus tôt, l’Inter-LGBT avait pourtant organisé une marche à Paris dans l’espoir d’être la dernière à donner la réplique avant que le débat ne débute à l’Assemblée. Cette manifestation pour l’égalité a vu des milliers de personnes fouler les pavés pour clamer que l’égalité a toute sa place en République, et que la PMA, promise par le gouvernement, ne devait pas être oubliée. (Pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi, nous sommes désormais en 2014 et la PMA n’est toujours accessible qu’aux couples hétérosexuels.) Il s’agissait aussi de répondre à l’homophobie déversée par les manifestant.e.s du 13 janvier. Quelques-un.e.s de ces manifestant.e.s figuraient d’ailleurs en bonne place dans les tribunes de l’Assemblée. Christine Boutin comme Virginie Merle-Tellenne avaient été conviées par des députés proches de leurs idées.

PAROLES, PAROLES
À l’époque, on ne les connaissait pas encore vraiment ces députés. On ignorait qu’Hervé Mariton, Marc Le Fur, Nicolas Dhuicq, Philippe Meunier, Xavier Breton et Jean-Frédéric Poisson allaient nous tenir la jambe pendant des heures et des heures. Le débat, parti pour durer une dizaine de jours, avait des abords agréables. On avait déjà vu les ministres Dominique Bertinotti et Christiane Taubira s’enflammer pour l’égalité pendant des séances de questions au gouvernement. Les 5000 amendements de l’opposition? Une broutille, nous assurait-on. En cas d’absence d’un.e député.e, son amendement saute, et une fois le premier article du projet de loi adopté – c’est lui qui pose le principe d’égalité entre couples de sexe différent et couples de même sexe – les parlementaires de l’UMP cesseraient les simagrées dans l’Assemblée pour rejoindre leurs circonscriptions. On y croyait.

On s’amusait même du discours d’Henri Guaino, sorte de chant du cygne à la voix roucoulante, dans lequel l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se livrait sur son enfance pendant laquelle il a été élevé par deux femmes.

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Ce jour-là, on a fait plus ample connaissance avec Erwann Binet, le rapporteur du projet de loi, qui a fait entrer des familles homoparentales à l’Assemblée lors des auditions pour montrer aux député.e.s qui l’ignoreraient encore que «les homosexuel.le.s font des enfants».

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Le 29 janvier 2013, Dominique Bertinotti pensait encore que son projet de loi Famille pourrait être présenté deux mois plus tard. Elle insistait alors sur la nécessité d’instaurer l’égalité au sein du mariage, pour que toutes les familles bénéficient ensuite des évolutions acquises.

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Charismatique, sans notes – elle a quand même posé un lapin à Patrick Cohen sur France Inter pour se préparer – Christiane Taubira a déclamé de la poésie, de l’histoire et du droit au service de l’égalité. Frissons garantis.

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Ce soir-là, beaucoup sont devenu.e.s accro au débat parlementaire. Rappels au règlement, fait personnel et autres micros tordus n’ont désormais plus rien d’étrange. Un an après, on attend des parlementaires de la majorité et des ministres qu’ils et elles aillent plus loin et rendent possibles d’autres progrès, notamment en faveur des droits des trans’. Un an après, la «Manif pour tous» n’a plus les mêmes visages en première ligne, mais c’est toujours la même haine de l’autre (voire de soi) qui se devine dans les actes et les slogans du «monstre». Un an après, on a gagné, on l’a gagnée cette loi d’égalité, mais on ne veut pas attendre d’autres années pour obtenir d’autres avancées.

Photo Assemblée nationale