Si l’on peut être soulagé.e de la décision du président Yoweri Museveni de contester le vote par le Parlement ougandais de la loi anti-homosexualité, ses motivations et les conséquences de sa décision ne manquent pas de soulever de nombreuses questions. Il avait indiqué qu’il examinerait de près le texte de loi et qu’en cas de désaccord, il le renverrait au Parlement. Il a adressé à la présidente du Parlement Rebecca Kadaga une lettre de huit pages dans laquelle il expose les raisons de son choix.

QUORUM
Le Daily Monitor révèle les grands points de cette missive datée du 28 décembre 2013. Sur la forme d’abord, le president Yoweri Museveni conteste le quorum: trop peu d’élu.e.s étaient présent.e.s lors du scrutin qui a mené à l’adoption de la loi. «Comment pouvez-vous voter une loi sans que le quorum soit atteint après que cela a été souligné? Quel Parlement peut faire une chose pareille? Comment le Parlement peut-il violer la Constitution et la loi de façon répétée?», interroge le chef d’État. Porte-parole de l’institution, Helen Kawesa trouve les critiques présidentielles infondées: selon elle, il revient aux parlementaires de décider de la nécessité d’un quorum d’autant plus qu’entre octobre et décembre, d’autres lois ont été votées avec le même nombre d’élu.e.s.

Le président Museveni a par ailleurs émis des remarques sur le contenu même de la loi:

«La question au cœur du débat sur l’homosexualité est celle-ci: que faire avec une personne anormale? Faut-il la tuer? Faut-il la mettre en prison? Faut-il la maîtriser?»

Partisane de la peine de mort pour les homosexuel.le.s, la présidente du Parlement Rebecca Kadaga avait été bénie par Benoît XVI. Le président ougandais se montre plus mesuré, estimant que les personnes «anormales» peuvent être «soignées».

L’HOMOSEXUALITÉ, SOURCE DE REVENUS
Beaucoup d’homosexuel.le.s, notamment les jeunes, choisiraient de le devenir par «appât du gain». Pour remédier au problème, le président Museveni recommande aux parlementaires de se concentrer sur le développement économique du pays en sorte que les citoyen.ne.s se détournent de l’homosexualité. En s’attardant sur des textes de loi accessoires au détriment des projets avancés pour le gouvernement à destination des jeunes sans emploi, le Parlement ne ferait qu’encourager «les étudiants aux revenus modestes» à s’exposer à l’homosexualité.

«Même avec la loi, [les jeunes] mèneront tout simplement une vie clandestine et continueront à pratiquer l’homosexualité ou le lesbianisme pour des raisons financières», assure le président. Il est par ailleurs persuadé que certaines lesbiennes le sont par défaut: n’ayant pas réussi à se marier avec un homme, elles trouveraient ainsi le moyen d’apaiser leur «faim sexuelle».

OÙ EN EST LA LOI?
Yoweri Museveni aurait donc renvoyé le texte au Parlement, peut-on comprendre implicitement en lisant l’article du Daily Monitor. Selon la Constitution ougandaise, le chef d’État ne peut faire cela que deux fois. Au-delà, il suffit que deux tiers des parlementaires se prononcent en faveur d’un texte pour que celui-ci ait valeur de loi. Mais le Box Turtle Bulletin s’interroge: la lettre de Yoweri Museveni à Rebecca Kadaga constitue-t-elle formellement un renvoi du texte devant le Parlement? Ou l’exécutif considère-t-il que la loi n’a même pas été adoptée à cause de l’absence de quorum? Les réponses à ces questions étant incertaines pour le moment, le statut de la loi anti-homosexualité est tout aussi flou.

Par ailleurs, plusieurs médias locaux rapportent que le président soumettra le texte au Mouvement national de résistance, son parti, lors d’une réunion à la fin du mois. Est-ce là un moyen d’enterrer celui-ci? À la tête de l’État depuis 1986, le président Yoweri Museveni s’est jusqu’ici efforcé de donner une image moderne de l’Ouganda. Son discours a d’ailleurs fonctionné sur des investisseurs étrangers comme Richard Branson, créateur de l’empire Virgin, qui a un temps envisagé de s’implanter dans le pays. Il y a finalement renoncé à cause du vote de la loi anti-homosexualité, comme il l’écrit sur son blog. Très populaire dans l’opinion publique, cette loi homophobe est un moyen pour l’opposition de mettre le président Museveni en difficulté avec ses partenaires étrangers tout en le faisant passer pour un soutien de l’occident décadent sur la scène intérieure.

Pour se dédouaner de cette accusation, Yoweri Museveni souligne dans sa lettre qu’il n’est pas d’accord avec les pays occidentaux qui considèrent l’homosexualité comme une «orientation sexuelle alternative»: «On ne peut pas qualifier d’orientation alternative une anormalité. Les sociétés occidentales ont peut-être généré beaucoup de personnes anormales à cause d’une éducation hasardeuse.»

Photo DFID – UK Department for International Development