[mise à jour, 18h] Ajout de la réaction de la France

Le Nigeria condamnait déjà l’homosexualité, par une loi héritée de la colonisation britannique. Là où la loi signée en secret le mardi 7 janvier par le président Goodluck Jonathan (photo) va plus loin, c’est qu’elle punit de 14 ans de prison les couples de même sexe qui se marient. Par ailleurs, une peine de 10 ans peut être infligée aux couples homosexuels qui affichent leur relation amoureuse et aux personnes membres d’organisations «pour homosexuels». Les sanctions initialement prévues à l’encontre des personnes qui ne signaleraient pas les homosexuel.le.s qu’elles connaissent aux autorités ont finalement été abandonnées dans la version finale.

STRATÉGIE ÉLECTORALISTE
Contacté.e.s par Yagg, des militant.e.s des droits LGBT sur place ont été surpris par la procédure secrète mise en place autour de la signature de ce texte de loi. La militante Dorothy Aken’Ova, de la Coalition pour la défense des droits sexuels au Nigeria (Increse), nous explique que la promulgation par le président de cette loi introduite en 2006 au Parlement obéit à une stratégie électoraliste:

«Cette signature arrive à un très mauvais moment dans le calendrier politique. On est en pleine compétition pour les élections de 2015 et Goodluck Jonathan essaie de contenter la population. Il sera difficile d’obtenir le retrait de la loi à moins qu’on lui garantisse qu’il pourra être élu sans effort.»

D’après le New York Times, cette dissimulation visait à ne pas s’attirer les foudres des puissances occidentales. Les militant.e.s du pays entendent désormais mener une analyse détaillée du texte de loi pour déterminer son champ d’application. L’avocat Jake Okechukwu Effoduh affirme à Yagg que cette loi concerne avant tout le fait de se marier, sans criminaliser le fait d’être lesbienne ou gay. Les mesures concernant le fait d’afficher sa relation ou d’appartenir à une organisation «pour homosexuels» ne sont pas conformes selon lui aux libertés garanties par la Constitution. Tout comme Dorothy Aken’Ova, il estime que la loi peut être contestée devant les tribunaux. Des militant.e.s d’Increse réfléchissent également à l’opportunité d’écrire au président Goodluck Jonathan pour lui rappeler ses engagements en matière de lutte contre le sida. «Signer cette loi est en contradiction avec sa propre politique», considère Dorothy Aken’Ova.

COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
Jake Okechukwu Effoduh invite à ce que les militant.e.s présent.e.s dans d’autres pays n’organisent pas de manifestation: cela pourrait être mal vu par le gouvernement nigérian. «Pour l’instant, nos vies ne sont pas en danger, assure Dorothy Aken’Ova. Et elles ne le seront pas si on s’en tient à notre stratégie. Les ONG dont les missions ne sont pas exclusivement tournées vers les LGBT devront juste adapter leur discours. Nous attendons de voir les réactions de la population. Tant que la loi n’est pas publiée dans la Gazette fédérale, elle n’est pas entrée en vigueur, mais quand elle le sera, nous espérons que la communauté internationale montrera son soutien lorsqu’il faudra lancer des démarches devant la justice et que l’on pourra compter sur elle pour nous offrir sa protection.»

Le secrétaire d’État américain John Kerry a réagi à la promulgation de la loi dans un communiqué:

«Les États-Unis sont profondément inquiets de la promulgation de la loi interdisant les mariages de couples de même sexe au Nigeria. Au-delà même de l’interdiction du mariage pour les couples de même sexe, cette loi limite dangereusement la liberté de rassemblement, d’association et d’expression pour tou.te.s les Nigérian.ne.s. De plus, elle est en contradiction avec les engagements internationaux du Nigeria et porte atteinte aux réformes démocratiques et aux droits humains consacrés par la Constitution de 1999. Chacun.e mérite de vivre dans la liberté et l’égalité. On ne devrait pas être victime de violence ou de discrimination en raison de ce que l’on est ou de la personne que l’on aime. Nous nous joignons à celles et ceux qui au Nigeria réclament la protection des libertés fondamentales et des droits humains universels de leurs compatriotes.»

Le ministère des Affaires étrangères français a également exprimé son inquiétude:

«La France exprime sa forte préoccupation concernant la promulgation au Nigeria d’une loi renforçant la pénalisation de l’homosexualité dans ce pays.
Cette loi, en violation des engagements internationaux que le Nigeria a librement souscrits, restreint la liberté d’association, de rassemblement et d’expression et porte atteinte aux droits fondamentaux des personnes LGBT.
Les droits de l’Homme tels que reconnus dans les textes internationaux sont universels. Tous les individus doivent pouvoir bénéficier de la même protection de ces droits, quelles que soient leur orientation sexuelle ou leur identité de genre. La France rappelle que les lois pénalisant l’homosexualité ont également pour effet d’exposer les personnes LGBT et les défenseurs de leurs droits à la violence et ont un effet désastreux sur la santé publique.»

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