France, Plus, Portraits | 13.01.2014 - 17 h 36 | 1 COMMENTAIRES
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Giovanna Rincon, femme debout

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Giovanna Rincon, directrice de l'asso trans' Acceptess T, était de toutes les manifs ces derniers mois. Yagg l'a rencontrée.

Si la vie est une succession de batailles, Giovanna Rincon a tout d'une générale trois étoiles. À 44 ans, cette militante de la cause trans' semble avoir déjà vécu plusieurs vies, qui l'ont menée de Bogotá en Colombie, où elle est née, à Paris, où elle vit désormais, en passant par Rome. Et si ces vies ne lui ont pas toujours fait de cadeau, elle semble avoir transformé chaque épreuve en moyen de se dépasser elle-même, tout en servant les autres.

Nous la rencontrons dans les locaux d'Acceptess T, l'association pour les droits des trans' dont elle est salariée.

PREMIÈRE HORMONOTHÉRAPIE SAUVAGE
Comment se définit-elle? «Dans ma vie intime, en tant que personne trans' je me définis plutôt du côté féminin, mais qui n'est plus gênée par ses origines masculines, répond-elle. Aujourd'hui, je vis mieux dans cette ambiguïté.»

De son propre aveu, Giovanna naît dans une famille «difficile». Elle s'assume comme femme dès l'âge de 12 ans:

«J'ai commencé une hormonothérapie de façon sauvage après voir lu un bouquin ou un magazine sensationnaliste où des filles trans' de l'époque expliquaient comment elles étaient devenues si belles, à l'aide des pilules contraceptives, qui contiennent des hormones. J'ai commencé à piquer les pilules de ma mère et de ma sœur aînée. Le changement a été radical. Deux mois après, j'étais hyper féminisée. Ça a déclenché un rejet de mes parents et du reste de la famille.»

Elle passe ensuite 8 mois à la rue. C'est un garçon, dont elle tombe amoureuse, qui la convainc que ce n'est pas un endroit pour elle. Toutefois, il ne l'accepte pas en tant que femme et après être rentré chez elle, elle développe un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son ressenti féminin, et met sa transition en pause jusqu'à l'âge de 18 ans.

"JE VIS POUR MOI OU POUR LES AUTRES?"
Elle devient autonome très tôt. À 15 ans et demi, elle monte son salon de coiffure. Avec des employé.e.s sous sa responsabilité, elle devient le principal soutien économique de sa famille. Deux ans plus tard, son histoire d'amour se termine.

«Pour une question presque de stratégie marketing, on a commencé dans les salons de coiffure à Bogotá à employer des personnes trans' parce que certaines ont voulu commencer à faire autre chose et l'espace de la beauté et de la coiffure  le permettait. Et parce que cela était vu comme une espèce d'extravagance, ça attirait les clients – un peu voyeuristes – dans les salons. On a fait la même chose, on a pris une employée trans'."

C'est à la fois une révélation est une prise de conscience: «Les filles gagnaient leur argent, menaient une vie normale, même si les clients du salon les ignoraient parce qu'ils en avaient peur. À ce moment-là je me suis demandé "je suis en train de vivre pour moi ou pour les autres?"», se souvient-elle.

Giovanna dit à son copain qu'elle ne souhaite plus vivre en tant que garçon. Ils se séparent. Elle l'annonce à sa mère aussi. Cette dernière lui demande d'attendre qu'elle soit morte avant de vivre sa vie: «J'ai trouvé ça injuste, je ne voulais pas attendre d'avoir 50 ans pour vivre ma vie.»

Elle quitte à nouveau la maison, se reprend en main et commence à vivre en tant que femme en permanence.

DÉPART POUR L'EUROPE
Vers 20 ans, à la fin des années 80, tout change. Elle commence à se sentir un peu malade: «C'est le moment de l'épidémie de VIH. Heureusement qu'il y a eu un pharmacien dans mon quartier qui a osé me parler du sida, parce qu'à l'époque personne n'osait en parler. Je peux dire qu'entre guillemets je dois la vie à ce mec.»

Il l'encourage à aller se faire dépister dans un centre. Cela coûte cher mais Giovanna le fait.

«Le test est positif. Le médecin qui me remet le résultat me dit qu'il me reste environ 3 ans à vivre. J'avais à peine 20 ans.»

Elle se remet en question: «Soit tu te plies à la douleur et tu attends que tout ça se passe, soit tu restes debout et tu regardes loin.»

Elle choisit la deuxième option et décide de partir pour l'Europe, l'Italie plus précisément. Elle a en effet rencontré des femmes trans' qui lui ont raconté comment elles s'étaient construit une vie là-bas, en se prostituant. Jusqu'ici, même lors de son passage dans la rue, elle ne s'était jamais prostituée.

Elle vend son salon de coiffure et quitte la Colombie.

«Une chose était claire: en étant dans un pays développé, où la science est plus avancée, un jour il y aura des médicaments pour le VIH. C'était déjà le signe que je m'attachais à la vie. Et puis je voulais laisser derrière les violences. La vie des trans', elle est courte dans des pays comme le mien. Si je restais c'était pour être agressée ou être assassinée. En partant loin de cette société homophobe et transphobe, loin de ma famille, je me disais au moins là-bas, personne ne me connaîtra. Je n'aurai pas à me justifier.»

UNE "EXPERTISE" DE LA DISCRIMINATION
À Rome, elle s'installe et se construit une vie. Tout n'est pas rose, loin de là. Elle fait face au racisme – elle est désormais une migrante – et à une transphobie qui si elle est moins violente qu'en Colombie n'en est pas moins véhémente. Tout cela, dit-elle, lui permet de se forger une certaine «expertise» de la discrimination. Le sida est alors à son apogée dans les pays d'Europe. Beaucoup de ses amies tombent malades, sans avoir de quoi se soigner. Plutôt que de se laisser abattre, elle va mettre son expertise au service de l'action. Il y a du travail parce que ses copines trans, mal reçues dans les hôpitaux, refusent d'aller se faire soigner. «Beaucoup sont mortes chez elles, dans des chambres d'hôtels ou les couloirs des hôpitaux», se souvient-elle.

Vient 1998 et l'arrivée des antirétroviraux. Elle décide d'aller se faire soigner. Le premier médecin qu'elle rencontre se comporte avec mépris. Pire, ceux qui reçoivent parfois les amies qu'elle emmène se faire soigner, appellent la police et les amies se font expulser. «J'en tire une grande révolte», se souvient-elle. Décidée à ne pas se battre toute seule, elle trouve une association pour les droits des prostituées au nord de l'Italie. Les téléphones portables commencent à faire leur arrivée. Elle laisse son numéro à toutes les filles trans' qu'elle rencontre:

«Tout ça c'était de façon presque informelle. Je suis devenue connue dans la communauté trans' colombienne et au-delà. Je me suis rendue compte que tout ce que j'avais appris ne servait pas juste aux trans', mais à tout le monde.»

AU CHEVET DE VALÉRIE
En 2002, un épisode douloureux fait basculer sa vie une nouvelle fois. On la prévient qu'une amie avec qui elle a grandi, avec qui elle a fait sa transition, et qui vit dans une ville au nord de l'Italie, se trouve mal en point. Valérie a fait un AVC, elle est complètement paralysée et ne peut communiquer qu'avec ses yeux. Giovanna est persuadée que son amie est séropositive, mais aussi que l'hôpital, sans cette confirmation, ne la traitera pas avec des antirétroviraux. Or à l'époque, même en urgence, il faut au moins deux semaines pour recevoir les résultats d'un test. Et le temps presse.

Avec les yeux, Valérie confirme qu'elle a bien fait un test, mais qu'elle n'a pas pu aller chercher les résultats. Giovanna va chez Valérie, retrouve les papiers du dépistage et se fait passer pour son amie au centre de dépistage. Valérie est bien séropositive. Mais les médecins estiment qu'il n'y a plus rien à faire et assurent ne pas pouvoir la garder.

Si vous avez lu ce portrait jusqu'ici, vous savez déjà que Giovanna ne renonce pas aussi facilement:

«Je m'étais renseignée sur ce type de situations et j'ai entendu parler de la France. J'ai contacté des trans' pour savoir si je pouvais amener ma copine. Mais là encore, solidarité zéro. On m'avait tout de même parlé d'une fille qui était mourante et qui avait malgré tout pu être traitée. J'ai voulu la même chose pour ma copine. Avec les yeux, elle m'a répondu que oui elle voulait venir en France.»

Le chef de service accepte de la laisser partir vers un hôpital français, mais à ses frais. Giovanna réunit alors 8000 euros auprès de ses amies prostituées et/ou trans' pour payer une ambulance jusqu'à Paris. Valérie est hospitalisée à la Pitié-Salpêtrière. Giovanna prend une chambre en face de l'hôpital et vit de ses économies pendant 6 mois, sans se prostituer. Les infirmiers et infirmières du service des maladies infectieuses l'aident à apprendre le français. «Je suis venue tous les jours lui donner à manger parce que lorsque j'étais en retard, je voyais bien qu'elle ne mangeait pas. Il n'y avait personne pour lui donner à manger», raconte-t-elle.

Au bout de ces 6 mois, on l'informe que Valérie étant sans papiers et sans sécurité sociale, l'hôpital ne va pas pouvoir la garder. Elle craque.

«C'est la première fois que j'ai pleuré. J'étais complètement perdue. J'ai cru qu'elle allait mourir. Des infirmières qui ont été touchées par la situation m'ont dit qu'elles allaient m'aider. Le lendemain, je trouve une personne dans la chambre de Valérie. C'était Claudia, qui travaillait à l'époque pour le Pastt.»

Claudia lui explique que ce n'est pas vrai, que Valérie n'a pas à quitter l'hôpital. Et elle invite Giovanna à venir à l'association, pour ne pas rester seule. Elle y va et c'est une révélation. Elle peut enfin s'investir, faire des formations. «Giovanna a toujours été militante dans son esprit, résume Claudia. En Italie elle faisait déjà de la médiation sans savoir que ça s'appelait comme ça.»

La ténacité de Giovanna n'aura pas été vaine. Aujourd'hui Valérie marche à nouveau, a retrouvé ses cheveux, parle et a «retrouvé sa joie de vivre». Elle ne garde que quelques petits handicaps.

«ON NE VOIT PAS UN PAYS PAREIL AILLEURS»
Une fois que l'état de Valérie se stabilise, Giovanna recommence à faire des aller-retours en Italie. Mais la législation à l'encontre des migrants se durcit. Toujours sans papier, elle se retrouve à passer deux mois dans une maison d'arrêt. Elle sort, puis se fait arrêter lors d'un nouvel aller-retour. Et cette fois-ci, c'est directement la prison. La coupe est pleine. Elle décide de s'installer définitivement à Paris. Et de «sortir d'une certaine négation, avoue-t-elle. J'ai décidé de reconnaître ma part de fragilité. Je ne voulais pas avoir des papiers pour raisons de santé, je ne voulais pas avoir de papiers par charité, je ne voulais pas être un poids pour cette société.» Elle met de côté sa «fierté mal placée» et s'occupe enfin de ses papiers.

Aujourd'hui, elle rend hommage à la France:

«Malgré tout ce qu'on peut entendre et dire et malgré le fait qu'il reste beaucoup de choses à améliorer pour être à la hauteur de sa réputation de pays des droits de l'Homme, on ne voit pas un pays pareil ailleurs.»

Après s'être investie au Pastt, en 2009, elle décide de voler de ses propres ailes et crée sa propre association, Acceptess T, avec trois autres militantes du Pastt, dont Claudia.  Là aussi, même si elle ne bénéficie que d'un mi-temps financé par Sidaction, elle ne fait pas les choses à moitié. «Elle est toujours partante pour des manifs de rue, des réunions ou des colloques. Parfois, elle met sa vie privée de côté pour se consacrer à l'association.» Le but est d'accompagner socialement les femmes trans' en difficulté. Mais pas n'importe comment. «Giovanna n'aime pas que les personnes soient trop assistées, explique Claudia. Récemment elle a beaucoup motivé des filles à s'inscrire à des cours de français.» Avec les militantes d'Acceptess, elle a été de toutes les manifs pour l'égalité des droits. Le mariage pour tous, d'abord, et maintenant la PMA et les droits des trans'. On a pu l'entendre lors de la dernière Existrans' crier des slogans au micro lors du – très long – trajet de la marche, presque à s'en casser la voix.

Hélène Hazera, journaliste et figure historique de la militance trans', lui a consacré un portrait sur Minorités. Elle ne tarit pas d'éloges à son sujet:

«Ces trans' putes migrantes, que certaines trans françaises "intégrées" dénigrent, auront fait plus contre le sida que bien des "bourgeoises". Giovanna, par exemple, est à l'origine d'un accord avec l'hôpital Bichat qui va permettre de travailler sur un groupe de trans' HIV de son association, de tester des traitements. Et c'est toutes les trans' qui vont en profiter. Giovanna n'est pas une Eva Peron dictatoriale de plus dans la communauté, elle n'impose pas ses fantasmes. À Acceptess T, tout se fait après discussion. En fait les trans' HIV qui rendent leur statut public il n'y en a pas tant que ça. Là aussi ce qui la résume c'est le courage, la ténacité et le sens de l'égalité.»

Giovanna voit toujours sa famille en Colombie. Les choses ne se passent pas trop mal.

«Ils m'acceptent. Mieux que ça, ils me respectent. Mais pour ma mère, assimiler que son garçon est maintenant devenue une femme ou qui exprime sa part féminine demanderait beaucoup d'empathie et surtout beaucoup d'informations. Et ces informations, les gens là-bas ne les ont pas.»

«ENTIÈRE»
Aujourd'hui, elle est salariée à mi-temps d'Acceptess T, ne se prostitue plus (sans pour autant renier son passé), et vit avec un Français. Elle connaît sa famille, qui sait qu'elle est trans'. «Intégration accomplie», lance-t-elle. Heureuse? «Heureuse, c'est un grand mot. Satisfaite. Très satisfaite. Je suis debout. Entière.» Et en guise de conclusion, une réflexion sur son parcours extraordinaire:

«Tout ce que j'ai appris, il faut que ça serve à quelque chose. Je ne fais pas ça par passion. Mes passions sont celles de tout le monde. Je fais ça par devoir. Et plus qu'un engagement envers les autres, c'est un engagement envers moi-même. Je ne pourrais plus garder le silence.»

Personne ne songerait à le lui demander.

GIOVANNA RINCON EN 6 DATES:

giovanna

1969: Naissance à Bogotá en Colombie

1981: Première hormonothérapie «sauvage».

1992: Découverte de sa séropositivité

1993: Départ pour Rome

2002: Arrivée à Paris

2010: Création d'Acceptess T

Photos Xavier Héraud

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Co-fondateur de Yagg. Rédacteur en chef. Photo. Comédies musicales. Harvey Fierstein. These are a few of my favorite things.
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