Après sa mise au point sur les études de genre mi-décembre sur le site du Nouvel Obs, Judith Butler s’est exprimée plus longuement à ce sujet dans le magazine Télérama.

«UNE FORME NATIONALISTE D’HOMOPHOBIE»
Elle est notamment revenue sur l’opposition extrêmement virulente au mariage et à l’adoption pour tous les couples en France durant l’année 2013 et y voit une forme de nationalisme: «J’ai été effrayée par les vidéos des manifestations. L’homophobie est un mot passionnant qui désigne la crainte de l’homosexualité mais aussi la haine. Que recouvre ce mélange de peur et de détestation? Je crois que les homophobes les plus extrémistes ne veulent pas que le mariage homosexuel devien­ne une part de l’idée qu’ils ont de la France, de leur identité en tant que Français. La question du nationalisme sous-tend le tableau. Le gouvernement, représentant de la nation, ayant soutenu le mariage pour tous, tous les citoyens qui s’identifient fortement à la nation et au cadre de la famille hétéro traditionnelle ont été ébranlés dans leurs certitudes et ont rejeté avec virulence le mariage homosexuel, dans le but de préserver leur conception nationale. Ce qui s’est révélé en France, c’est ce conflit entre une forme nationaliste d’homophobie et un engagement républicain pour l’égalité.»

«ÉLARGIR LA PERSPECTIVE»
Sur la crise du «gender» dans laquelle est plongée la France depuis quelques mois, la philosophe analyse la défiance d’une partie de la société pour les questions qu’elle a soulevées depuis de nombreuses années et décortique les fantasmes que génère à tort la fameuse «théorie du genre»: «J’ai beaucoup lu la presse française pour essayer de comprendre. Ce qui m’a d’abord frappée, c’est, sur le plan du langage, cette façon de s’afficher « contre » la théorie du genre, comme s’il s’agissait d’un match de football, pour Manchester ou contre le Barça! Les gens ont peur que le genre soit synonyme d’une absence de règles et qu’il fasse exploser tous leurs repères. Le genre met en question le sens du mariage, les rôles de l’homme, de la femme, de l’inévitabilité de l’hétérosexualité; il semble donc introduire l’idée que tout devient possible et constitue pour certains une menace de chaos. En fait, loin de détruire ou d’abolir, les gender studies élargissent la perspective: elles ne disent pas que les normes n’existent pas ou qu’elles sont fausses, mais, au contraire, qu’elles ne cessent de se transformer au cours de l’histoire. Elles n’opèrent pas de la même façon, tout le temps et partout, et ne sont pas figées dans un schéma unique.»

L’interview est disponible dans le magazine sorti aujourd’hui et quelques extraits sont disponibles sur le site Télérama.fr.

Photo Dontworry

Via pp_pp.