[mise à jour, 15h30] Précisions d’Amandine Miguel

Les visages et les noms de Delphine Aslan, Vanessa de Castro et Johanna Lestan (de gauche à droite sur la photo) ne vous disent probablement rien, mais c’est à elles que l’on doit l’initiative «Pas de PMA, pas de chocolat» qui a amené le président de la République et des ministres du gouvernement à recevoir une boîte de chocolats vide. Le 10 novembre 2013, une assemblée générale constitutive a donné naissance à l’association FièrEs dont elles sont les co-fondatrices. «Le but n’est pas de prendre la place d’une association existante, explique Vanessa de Castro. On s’est toutes dit: « Dommage qu’il n’y ait pas d’association lesbienne féministe! » Alors on l’a fait pour combler le manque. Et vu l’engouement que FièrEs a suscité assez vite, c’est la preuve qu’il y avait une envie, une demande.»

«ARMER» INTELLECTUELLEMENT LES MILITANT.E.S
Delphine Aslan précise que l’association compte aujourd’hui une trentaine d’adhérent.e.s et qu’une campagne de recrutement sera lancée dès qu’elle disposera d’une adresse dans une maison des associations. L’ambition des fondatrices? «Dominer le monde, plaisante Johanna Lestan. Et vu comment c’est parti, dans deux mois, c’est bon.» «Avoir plus de militantes, complète plus sérieusement Delphine Aslan. Cela nous permettra de diversifier les actions et les sujets sur lesquels nous pourrons intervenir. Il faut par exemple défendre les études de genre, très attaquées par les mêmes qui s’opposent à l’ouverture de la PMA. Et il faut donner plus de visibilité aux lesbiennes, le tout en ayant recours à des actions pédagogiques ou médiatiques comme « Pas de PMA, pas de chocolat ».»

Elles sourient en évoquant le fait que Philippe Bouvard a parlé de leur original cadeau dans Les Grosses Têtes sur RTL, mais elles veulent aller plus loin: «Il a ri, mais le but, c’est de rencontrer Philippe Bouvard et de lui expliquer pourquoi la PMA est si importante», explique Johanna Lestan. Les co-fondatrices entendent bientôt organiser des conférences, des débats, des formations pour «diffuser l’information et le savoir». Elles veulent «armer» intellectuellement leurs militant.e.s pour être à même de comprendre les enjeux et d’intervenir dans le débat public de façon éclairée.

«ON NE SERA PAS CALMES»
À plusieurs reprises, elles évoquent la nécessité de «prendre la parole» comme une façon de prendre le pouvoir et de ne pas se laisser faire. «Le gouvernement nous prend pour des jambons, s’énerve Johanna Lestan au sujet de la PMA. C’est irrespectueux, stupide et lâche. Vu qu’il y a une majorité de mecs dans les lieux de pouvoir, ils voient ça comme une affaire de bonne femme et ils s’en foutent. On vote, depuis 1945, et ce n’est pas parce qu’on est gouines qu’on n’ira pas voter.» Vanessa de Castro renchérit:

«C’est un très mauvais calcul du gouvernement qui se met à dos l’électorat de gauche. En annonçant l’enterrement de la PMA, Dominique Bertinotti a voulu tuer  dans l’œuf les protestations de la « Manif pour tous » et les calmer. Mais nous, il faut qu’on se réveille. Il faut leur montrer qu’on ne sera pas calmes.»

Avec plusieurs autres organisations, FièrEs a manifesté lundi 6 janvier à quelques pas du ministère de la Famille. Outre l’action elle-même, elles se réjouissent de participer au rassemblement autour d’une cause commune. «Il faut se retrouver sur ce qui nous unit, parce qu’en face, ils y arrivent très bien», analyse Vanessa de Castro. Que l’appel à manifester soit signé par Osez le féminisme (OLF), hostile à la prostitution, et le Syndicat du travail sexuel (Strass) est, pour elle, un signe de cette convergence.

EX-OLF
Les trois co-fondatrices sont elles-mêmes d’anciennes membres d’OLF, parties il y a quelques mois à peine. Elles militaient notamment au sein du groupe LGBT de l’organisation, qu’elles ont quitté pour des raisons qu’elles qualifient de «personnelles». Selon nos informations, elles reprochaient aux responsables d’OLF d’afficher de la «défiance» à l’encontre du groupe LGBT. Interrogées à ce sujet, les co-fondatrices de FièrEs estiment qu’il serait «antiféministe» de «cracher» sur une autre association. Membre du Bureau de OLF, Charlotte Soulary a indiqué que l’organisation est «très triste de les voir partir» mais également «très contente de voir une nouvelle association dans le paysage français». «Nous sommes une association généraliste où l’on aborde énormément de sujets, explique-t-elle. Les questions LGBT en font partie, mais parmi beaucoup d’autres. Elles voulaient creuser cet aspect et aller plus loin, et elles ont eu du mal à le faire au sein d’OLF.»

Tout un pan du groupe LGBT d’OLF a quitté l’organisation entre la mi-octobre et la mi-novembre. «On n’est pas toutes parties en même temps, ni pour les mêmes raisons», indiquent les co-fondatrices de FièrEs. Le groupe LGBT demeure toutefois «actif et mobilisé», assure Charlotte Soulary. OLF reste d’ailleurs membre de l’Inter-LGBT et sera peut-être bientôt rejointe par FièrEs, mais aussi Gouines comme un camion et Barbieturix au sein de l’interassociative. «Pendant longtemps, il n’y a eu que deux associations de femmes au sein de l’Inter-LGBT: la Coordination lesbienne en France (CLF) et OLF», constate Amandine Miguel, porte-parole en charge de la visibilité lesbienne à l’Inter-LGBT. Elle-même a quitté OLF en novembre «pour se focaliser sur les luttes LGBT et en particulier lesbiennes» et pour «divergences politiques» avant de rejoindre les rangs de FièrEs.

VISIBILITÉ
«On a constaté un énorme déséquilibre entre les quatre lettres du sigle LGBT, notamment en termes de représentation des hommes et des femmes, analyse Amandine Miguel. Des mouvements comme Gouines comme un camion ou Oui Oui Oui sont nés en réaction au fait que la parole LGBT n’était portée que par des hommes. Les lesbiennes sont victimes d’une double discrimination qui se résume en un mot: lesbophobie. Il s’agit de la conjugaison du sexisme et de l’homophobie. Il faut partout lutter contre la neutralité du dominant masculin qui rend invisible ce que vivent les femmes.»

Les membres de FièrEs ont fait le choix d’une «non-mixité relative» en interne. Tou.te.s sont les bienvenu.e.s, lesbiennes, gays, bi.e.s ou trans’, à l’exception des hommes cisgenres. «Il y a des associations non-mixtes réservées aux hommes, mais étrangement, on ne les interroge jamais à ce sujet», réagissent les co-fondatrices avant de préciser qu’elles mèneront des actions conjointement avec des hommes cisgenres. Parce qu’elles sont féministes, elles espèrent parvenir à créer un lien entre féministes et LGBT:

«On est à cheval entre les deux communautés, explique Vanessa de Castro. Il faut qu’on parvienne à montrer aux féministes historiques que les revendications LGBT font partie intégrante du féminisme, même si le mariage et la PMA ne sont pas des priorités à leurs yeux.»

«Ce que nous défendons, c’est le droit des femmes à disposer de leur corps», ponctue Delphine Aslan.

Photo Yagg