À l’occasion de Sharp Sharp, l’événement consacrée à la ville de Johannesburg à la Gaîté Lyrique, la photographe et militante sud-africaine Zanele Muholi est venue présenter une partie de son travail. L’artiste est difficile à accaparer, tant elle ne peut pas faire un pas sans être alpaguée d’un côté ou croiser une connaissance de l’autre. Quand enfin, on parvient à la prendre entre quatre-z-yeux, c’est déjà une petite victoire. Ces dernières semaines, Zanele Muholi a passé son temps à voyager partout dans le monde en vue de plusieurs expositions début 2014, voire en 2015: «Je suis partie de Johannesburg pour aller à Pittsburg, puis à Chicago, de Chicago à New York, puis Albany… et ensuite Brême en Allemagne, et enfin Edimbourg… C’est le boulot! Tout le monde doit travailler! Mais ne pas rester toujours au même endroit, c’est aussi la beauté du métier de photographe et de vidéographe.»

«L’ARROGANCE SENSIBLE»
Pour Sharp Sharp, elle présentait son film Difficult Love, mais aussi une série de photos: «C’est une continuation de Faces and Phases qui est le projet de ma vie. Ce sont des portraits en noir et blancs de gays et de lesbiennes, un projet sur lequel j’ai commencé à travailler en 2006. En tout, j’ai pris plus de 500 photos. Celles qui sont ici sont dédiées aux gays et aux lesbiennes qui ont été tuées et brutalisées comme Dudu Zozo qui a été assassinée à 26 ans en juillet dernier. Ça a du sens de faire un projet spécifiquement sur ces problèmes et sur ces défis auxquels la jeunesse LGBT doit faire face: le chômage, les doutes, être viré de sa maison, et bien sûr les crimes de haine, qui font vivre dans la peur les jeunes lesbiennes noires… Alors, je me suis dis qu’il fallait que je dédie ce travail à ces jeunes, parce qu’ils sont des êtres humains, et non des victimes. Parce qu’à plusieurs reprises, nous avons dû nous rendre à un enterrement parce qu’une jeune personne a été assassinée. L’an dernier, nous avons fait un documentaire sur Mandisa Mbambo, qui a été tuée elle aussi. Nous n’avons pas l’opportunité de voir les gens fiers, et capables de se projeter autrement qu’en tant que victimes ou que survivants. Nous avons besoin de voir ces gens comme des êtres vivants, capables d’aimer, des gens fiers, qui se souviendront du travail qu’ils ont accompli.» De la fierté, mais de l’espoir aussi? «Bien sûr! Peu importe tous les défis à relever dans une vie, on a toujours soi-même, ses sens, et il faut savoir se dépasser! Personne ne sait la migraine avec laquelle je me suis levée ce matin et pourtant quand je suis en public, je dois être moi-même, comme tout le monde. Et je dois être fière de ce que je suis, capable de montrer cette colère face à ces problèmes, parce qu’ils font partie de nos vies. C’est cette fierté, c’est cette élégance, c’est cette arrogance sensible, ça c’est très important pour moi de garder ça avec les gens avec qui je travaille.»

LE POUVOIR DE L’IMAGE
Zanele Muholi revient sur les ateliers qu’elle a mené auparavant pour donner la possibilité à des femmes de s’approprier la photographie et d’en tirer quelque chose: «En 2004, l’Afrique du Sud fêtait ses 10 ans de démocratie. Je me disais que ce serait une bonne chose de permettre aux femmes de produire et j’ai donné à mes amies des appareils photos, pour prendre des photos de familles. C’est un travail de souvenir pour elles, pour se souvenir de qui elles sont. Je l’ai fait aussi pour montrer que la photographie n’est pas réservée aux hommes et que tout le monde a une histoire à raconter. Personne ne peut raconter l’histoire de ta communauté mieux que toi. Tu es celle qui en est capable. C’est important pour les jeunes de savoir que tout est possible, et qu’il ne faut pas avoir peur de ce pouvoir, car ce pouvoir peut changer le monde pour toujours. L’image que l’on prend ne peut pas être défaite. Une fois que c’est pris, c’est maintenant, c’est important, elle éduquera tellement d’autres personnes ensuite. Peut-être qu’à Paris, il n’y a pas d’images de lesbiennes noires d’Afrique du Sud ou spécifiquement de Johannesburg. Peut-être que les gens ne s’imaginent pas… Mais depuis l’an dernier, il y a eu un nombre important de lesbiennes noires out. Cette année, le public va voir un grand nombre d’entre nous dans beaucoup d’expositions à Paris.»

«C’EST NOTRE TOUR, MAINTENANT»
Si elle parle des problèmes de sa communauté, Zanele Muholi est bien loin de vouloir qu’on s’apitoie sur son sort. Au contraire, elle rejette tout ce qui pourrait la faire passer elle et les femmes de sa communauté pour des victimes: «Je ne peux pas me plaindre et dire les gens ne font rien pour nous, parce que nous avons des cerveaux, nous sommes douées et nous sommes plus capables de raconter l’histoire de notre communauté mieux que n’importe qui d’autre. Personne ne peut raconter l’histoire d’une lesbienne africaine mieux qu’elle-même, qui vit dans ces communautés. Et la lutte que nous menons est la nôtre! D’ici à 2020, il y aura peut-être des milliers de photographes lesbiennes qui montreront leur travail dans une multitude d’espaces en Europe, car nous voulons partager cela avec vous! Car nous sommes la photographie! Nous sommes la matière! Nous sommes les photographes! Nous sommes là, mais nous n’avons jamais eu l’opportunité ou les ressources de capturer cette réalité. C’est notre tour, maintenant. On continue de voir la photographie comme un métier de blanc. Et la plupart du temps, les noirs deviennent le sujet de leur projet. Il faut changer ça. Se l’approprier. Le posséder. Contester ce manque d’existence, le fait que tant de gens ne soient pas entendus, comment les médias structurent et décident de qui doit être sur la photo ou non. Et là, ça devient politique, quand on parle de documentaire. Je le fais parce que c’est une nécessité.»

«COMME UNE FAMILLE»
La situation des LGBTI en Afrique du Sud est-elle en train d’évoluer de façon positive? «Les crimes de haine homophobes, les viols correctifs, sont toujours là, et cela reste notre problème principal, insiste Zanele Muholi. Mais… est-ce que j’ai de l’espoir? Si on a mis fin à l’apartheid, on mettra fin aussi aux crimes de haine, un jour. Mais cela reste notre plus gros défi. Le chômage chez les jeunes LGBT est aussi un très gros problème. Là où des gens se font exclure de l’école, ils ne peuvent pas aller à l’université, et n’auront même pas un travail correct parce qu’ils n’ont pas terminé le lycée.»

Zanele Muholi garde aussi un souvenir très fort de l’échange entre les footballeuses du Thokozani Football Club et les Dégommeuses en juin 2012 à Paris: «Nous devons reconnaître l’importance de la collaboration et nous sommes reconnaissantes de nous avoir donné cet espace… mais ça ne veut pas dire que nous devons être dépendantes d’elles. Nous sommes venues et nous avons partagé des choses car nous sommes aussi venues avec nos compétences et nos talents. Nous avons apprécié la collaboration, nous la gardons et la conservons précieusement. Mais… et après? Nous sommes heureuses, très heureuses qu’elles aient ouvert cet espace pour nous. Cela nous apprend que ces collaborations féministes peuvent être essentielles, parce qu’on y apprend des autres. C’était un échange dans les deux sens. Il faut apprendre de l’expérience des autres pour grandir, il y aura sans doute des défis tout au long du chemin, mais en tant qu’individus nous pouvons nous élever et partager pour dire «Si tu te retrouves dans cette situation, voilà comment tu peux t’en sortir.» Nous devons être ensemble. Ensemble en tant qu’Africaines, ensemble en tant que collaboratrices.» L’échange, une nécessité dans son travail artistique et militant? «Je me dois d’être généreuse, car cela me donne des idées, cela me motive, cela m’aide d’une certaine façon, oui. Et cela nous rassemble, comme une famille. Des êtres humains dans un espace qui célèbre l’amour et la joie.»

«CET AMOUR LÀ»
Zanele Muholi va puiser l’inspiration pour son prochain projet dans sa vie personnelle. Un travail qui n’est pas de tout repos. «J’ai toujours des projets en cours. Je n’ai plus mes parents pour me dire « bouge-toi, travaille », c’est moi qui dois me le dire. Je travaille sur un projet documentaire de photographies sur la vie amoureuse. Il est très rare de voir des images d’amour lesbien, des images d’intimité entre lesbiennes noires. Il est aussi rare de voir des lesbiennes prendre des images d’elles-mêmes, et s’imaginer elles-mêmes. Ce n’est pas mon imagination mais c’est comme ça que je veux faire ce travail autobiographique en me regardant moi-même et comment j’occupe l’espace avec d’autres personnes. J’aime quelqu’un et peut-être que ça ne durera pas toujours, mais je dois en garder une trace. J’existe avec cette personne, elle m’excite, elle me rend dingue. Je veux voir elle et moi. Je veux que les gens voient une autre facette de moi. Et aussi, dire qu’il n’y a aucun problème chez nous. Il n’y a rien de mal chez les lesbiennes. Mais on entend plus souvent parler des crimes de haine que d’intimité, de relations, de liens affectifs. C’est cet amour là que je veux promouvoir.»

Photo Zanele Muholi