La grâce prononcée ce mardi 24 décembre par la reine Elizabeth II en faveur du mathématicien homosexuel Alan Turing intervient plus de 61 ans après la condamnation de celui-ci en raison de son orientation sexuelle. La justice – rendue au nom de la même souveraine – lui avait alors offert le choix entre l’incarcération et la castration chimique. Il a choisi la seconde, mais sa condamnation l’a empêché de continuer à travailler pour la recherche. Il est mort en 1954 d’un empoisonnement au cyanure.

«UN HOMME EXCEPTIONNEL»
Dans un communiqué, le Premier ministre David Cameron a salué l’action du mathématicien pendant la Deuxième Guerre mondiale, notamment sa contribution décisive pour déjouer les codes secrets employés par les nazis. Sans lui, la guerre aurait pu durer deux années supplémentaires, reconnaît le gouvernement britannique. «Il a également laissé un remarquable héritage à la nation grâce à d’importantes prouesses scientifiques. Il est souvent considéré comme le « père de l’informatique moderne ».» Le ministre de la Justice Chris Grayling, qui a proposé à la reine la grâce du mathématicien, est plus laudatif encore:

«Le docteur Alan Turing était un homme exceptionnel, doté d’un esprit brillant. Son génie a trouvé un aboutissement concret à Bletchley Park pendant la Deuxième Guerre mondiale où il a été déterminant pour casser le code « Enigma », aidant à mettre fin à la guerre et à sauver des milliers de vies. La fin de sa vie a été assombrie par sa condamnation pour actes homosexuels, une sentence que nous considérons aujourd’hui comme injuste et discriminante et qui a désormais été écartée. Le docteur Turing mérite de rester dans nos mémoires et d’être reconnu pour sa fantastique contribution à l’effort de guerre et pour son héritage à la science. La grâce de la reine est l’hommage qui convient à un homme exceptionnel.»

La grâce royale est ici extraordinaire car elle n’est habituellement accordée qu’aux innocent.e.s dont la famille en fait la demande. «Pour cette occasion unique, la grâce a été accordée sans que ces conditions soient satisfaites, ce qui reflète la nature exceptionnelle des exploits d’Alan Turing», précise le gouvernement. Plusieurs initiatives avaient vu le jour au cours des dernières années en faveur du mathématicien. En février 2012, le ministère de la Justice avait d’ailleurs repoussé une demande de pardon à son égard.

ET LES AUTRES?
Les circonstances de la mort d’Alan Turing restent toutefois douteuses et le militant Peter Tatchell a écrit au Premier ministre pour qu’une enquête soit ouverte à ce sujet. Il se demande si les services secrets britanniques n’ont pas assassiné le savant afin de l’empêcher de révéler des secrets à l’URSS. Même s’il reconnaît que cette hypothèse n’a rien de fondé, il estime qu’une enquête officielle permettrait au moins de l’écarter définitivement. Il souligne par ailleurs que plus de 50000 hommes ont été condamnés en vertu des mêmes lois, mais n’ayant rien accompli d’exceptionnel, n’ont pas bénéficié de la même réhabilitation.

«On estime que 15000 hommes condamnés pour les mêmes raisons qu’Alan Turing sont encore en vie. Des excuses et une grâce royale sont dues à plus de 50000 hommes ayant eu des relations homosexuelles consenties et sans victime au cours du XXe siècle. Ces hommes ont été considérés comme des criminels pour un comportement qui n’avait rien d’un crime dès lors qu’il avait lieu entre un homme et une femme.»

Photo National Portrait Gallery (Alan Turing), Capture (décret royal)