Cécile Chartrain, politiste, Veronica Noseda et Vincent Douris, tous deux salarié.e.s de Sidaction, ont coordonné, avec Gabriel Girard, sociologue, et Elise Marsicano, sociodémographe, un passionnant numéro de la revue Genre, sexualité et société consacré au VIH/sida. Ils et elles y ont regroupé des textes de chercheurs/euses en sciences sociales issu.e.s de la première décennie du sida, entre 1984 et 1991. Pour Yagg, Cécile, Veronica et Vincent expliquent ce choix et montrent en quoi les analyses de cette époque peuvent nous aider à mieux comprendre les enjeux de l’épidémie aujourd’hui.

Vous n’avez pas ou peu connu la période de l’épidémie de sida qui est décrite dans les articles que vous publiez dans la revue Genre, sexualité et société sous le titre «VIH/sida: anciennes approches, nouveaux regards». Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la période 1984-1991?
Cécile Chartrain: La réflexion sur ce numéro a commencé en 2011, 30 ans exactement après la découverte des premiers cas de sida, qui n’étaient pas encore identifiés comme tels à l’époque. Pour cet anniversaire, on voulait marquer le coup. Par ailleurs, ces dernières années ont été caractérisées par des progrès considérables dans le domaine biomédical, je pense à l’utilisation croissante des traitements comme mode de prévention, ce qui a renforcé le processus de normalisation en cours depuis l’arrivée des trithérapies, mais aussi un certain effacement des sciences sociales. Il nous a donc semblé que le moment était idéal pour se repencher sur quelques textes majeurs publiés dès les premières années, à la fois pour saisir à quel point les sciences sociales avaient, elles aussi, rapidement compris la portée de cette nouvelle épidémie et pour tenter de discerner les enseignements que l’on pouvait encore en retirer aujourd’hui, malgré le changement de visage de l’épidémie.

Vincent Douris: Oui, ce sont des raisons presque «institutionnelles». On a convenu qu’un numéro sur le VIH et les sciences sociales pouvait porter ce type de regard sur le passé et qu’il serait intéressant de questionner ces «approches anciennes», comme on a souhaité titrer le numéro, par des «regards nouveaux». En fait, le pari était de tracer des lignes d’une histoire sur le long cours pour voir comment les questions qui se posent aujourd’hui étaient formulées au début de l’épidémie. Mais il y a aussi des raisons plus personnelles. Pour ma part, je travaille dans le champ de la lutte contre le sida depuis 1996 – j’avais la vingtaine – et j’ai toujours considéré que la période qui précédait l’arrivée des antiprotéases nous constituait collectivement. Aujourd’hui, je m’étonne encore des formes d’amnésie qui nous touchent, comme s’il nous fallait renouveler constamment nos référents, comme si constituer une histoire nous était rendu difficile.

Veronica Noseda: À titre plus personnel également, je dirais que, en tant que femme de 40 ans et lesbienne, ces années-là ont fortement influencé ma propre construction identitaire. Les images des militant.e.s d’Act Up, auxquel.le.s, je dois préciser, à l’époque je ne m’identifiais pourtant pas encore, m’ont profondément marquée… et pas que moi, d’ailleurs! Elles ont sans doute contribué, comme le dit Vincent, à nous constituer collectivement en tant que «communauté». En tout cas, voir ces jeunes mourir, mais aussi se battre collectivement, se montrer et montrer leur colère, a fait en sorte, a posteriori, que je ressente une certaine fierté à me dire homosexuelle.

Comment s’est fait le choix des articles et notamment pourquoi n’avoir choisi que des articles de chercheurs/euses nord-américain.e.s?
CC: Genre, sexualité et société, dont je suis membre du comité de rédaction et où paraît ce numéro spécial sida, est la première revue scientifique francophone dédiée au genre et à la sexualité. Parmi ses objectifs premiers figure entre autres le fait d’ouvrir un espace de dialogue et d’échanges, ce qui peut passer, logiquement, par la traduction de textes parus dans une langue étrangère et encore méconnus chez nous. Même si c’est devenu un critère essentiel de sélection des universitaires, les Français.es éprouvent encore des difficultés à lire en anglais, donc c’est aussi une façon de s’ouvrir à un public plus large. Pour le reste, même si les chercheurs/euses que nous mettons en lumière sont essentiellement nord-américain.e.s – ce qui n’était pas prémédité –, les problématiques qu’ils/elles abordent concernent aussi bien le monde occidental que les pays dits du Sud (le texte de Packard et Epstein traite par exemple de l’organisation de la recherche médicale en Afrique).

VD: Comme on le sous-entend dans l’introduction, la recherche sur le sida provenant des États-Unis est massive, sinon hégémonique. C’est aussi le cas de la production artistique durant les premières années de l’épidémie, et ce n’est pas étonnant que l’on ait choisi comme illustration de couverture une photo du Silence Equal Death Project, qui reprend l’un des logos des plus connus de l’histoire du sida, le triangle rose inversé. Le fait qu’aux États-Unis, les Gay and Lesbian Studies avaient déjà dix ans d’ancienneté quand le sida est arrivé a sans aucun doute facilité la production de certains textes, parfois par des chercheurs/euses installé.e.s aux États-Unis, mais d’une autre nationalité, comme Dennis Altman, qui est australien et qui souligne aujourd’hui que son texte avait été édité dans une revue militante, pour des raisons de rapidité de publication! D’autres chercheurs/euses, comme Paul Epstein, à qui le numéro est dédié, s’inscrivent aussi dans des traditions qui précèdent l’émergence du sida, comme la critique de la médecine et de l’épidémiologie telles qu’elles ont pu se développer en Afrique.

Quels sont les textes qui vous ont le plus marqué.e.s/touché.e.s?
VN: J’ai été particulièrement touchée par le texte de Cindy Patton. Je dois avouer que, en tant que salariée d’une association de lutte contre le sida, j’ai même ressenti un certain malaise à sa lecture, parce qu’elle y analyse sans complaisance les mécanismes qui régissent ce qu’elle appelle l’«industrie du sida». On est bien loin, je tiens à le préciser, des accusations à l’emporte-pièce sur la «sidacratie». Patton nous incite plutôt à réfléchir aux hiérarchies sociales qui ont structuré l’organisation de la lutte contre le sida aux États-Unis: les associations issues de la communauté noire n’ont pas reçu le même soutien public que celles issues de la communauté gay, et les femmes ont le plus souvent eu des places subalternes par rapport aux hommes. Elle propose une analyse complexe à travers laquelle elle étudie conjointement les différentes formes de domination et de discrimination (racisme, sexisme, homophobie). Or, pour ce qui est du sida, ce type d’approche demeure rare en France et peut constituer une piste de travail très fructueuse.

CC: Je retiens celui d’Altman, qui explique très bien combien les premières réponses (et absence de réponse) à l’épidémie ont été déterminées par le lien qui était établi entre homosexualité et sida, avec tous les risques de bouc-émissarisation que cela comprenait. La stratégie de «déshomosexualisation» qu’il appelle de ses vœux en 1984 – celle visant plutôt à effacer ce lien dans les discours publics, pour constituer le sida en cause d’intérêt général – est d’ailleurs celle qui a été adoptée  avec succès par les premières associations de lutte contre le sida en France (Aides en particulier), et autour de laquelle les pouvoirs publics se sont enfin mobilisés à partir de 1987. Si je garde cette contribution bien en tête, c’est aussi parce que j’ai eu l’occasion de rencontrer Dennis Altman à l’occasion d’une discussion récente organisée à l’occasion de la sortie de ce numéro spécial. Ce jour-là, il a insisté sur le contexte particulier dans lequel il avait développé ses premières recherches sur le VIH/sida, puisque la maladie et la mort étaient omniprésentes dans son entourage proche. Son discours sur l’importance de la mémoire et du souvenir m’a marquée, et je crois qu’il a aussi donné ou redonné du sens à l’activité de nombreux jeunes chercheurs/euses présent.e.s dans la salle. Ce sont des moments rares…

VD: Tous méritent à un titre ou un autre d’être retenus… et les lecteurs/trices feront sans doute leur sélection propre!

La période qui est décrite dans les articles est celle d’avant les traitements puissants. Quel rôle peuvent jouer aujourd’hui les sciences sociales alors que la recherche biomédicale semble occuper tout le terrain?
VN :
Cette idée selon laquelle le discours biomédical n’aurait «repris la main sur l’épidémie» qu’à partir de 1996 est en réalité plutôt mise à mal par les textes du recueil. Paula Treichler montre très bien que la réalité du sida a été façonnée dès la première heure par le langage des médecins, un langage pas neutre du tout, contrairement à l’idée que l’on se fait de l’«objectivité scientifique», et qui a pu reproduire les stéréotypes homophobes les plus éculés. C’était l’époque du «cancer gay», où les scientifiques établissaient des liens de causalité exclusifs entre une sexualité homosexuelle bien souvent fantasmée et la propagation du virus. Dès cette première période, les sciences sociales ont joué un rôle critique essentiel vis-à-vis du discours biomédical, en mettant au jour ses implicites. C’est une fonction qu’elles doivent pouvoir continuer à jouer non seulement à l’égard de la médecine, mais de tout autre discours normatif sur le sida (je pense notamment au jargon technocratique des organismes et bailleurs de fonds internationaux).

VD: Aujourd’hui, c’est au sujet de la prévention que l’on parle d’un second tournant biomédical, et souvent sur un ton suspicieux. D’où vient cette méfiance? Est-ce qu’on peut en trouver des signes ou des formes d’expression au cours des années 1990, en fonction des avancées de la médecine et des progrès thérapeutiques? Il faudrait choisir un autre corpus de textes que ceux qui sont traduits ici pour étudier cette question. Sur l’usage des traitements en prévention, il y a bien sûr des résultats largement plébiscités. Mais la médecine fait alliance avec les sciences sociales y compris dans le cadre d’essais. Des sociologues, des démographes par exemple sont appelé.e.s à participer aux recherches pour étudier les déterminants sociaux et comportementaux des stratégies testées. Mais le regard critique que l’on trouve dans les textes que l’on publie est d’une autre nature, et il me semble qu’il revient, dans ce domaine, aux chercheurs/euses en sciences sociales de développer leur propre agenda de recherche, et pourquoi pas en associant d’autres disciplines, que ce soit l’épidémiologie, la recherche clinique, voir des champs de recherche plus fondamentaux.

CC: Cette alliance entre sciences sociales et sciences biomédicales est sans doute un horizon régulateur estimable mais pour l’instant elle ne semble pas aller de soi ni être très toujours bénéfique aux premières. Prenons l’exemple des grandes conférences internationales, qui sont censées accueillir des recherches de toutes les disciplines. Incontestablement, ce sont les approches biomédicales qui y occupent une position dominante, et je ne parle pas seulement en termes de nombre de communications mais également en termes de construction de la pensée. Les abstracts sur lesquels repose la sélection doivent suivre des méthodologies et modes de présentation des résultats calqués sur la logique biomédicale. Cela convient plus ou moins pour la psychologie sociale mais pour tous les chercheurs dont le travail repose sur des matériaux qualitatifs, qu’ils soient politistes, sociologues ou ethnologues, il est souvent difficile de valoriser leur travail dans les cadres restrictifs impartis. Pourtant l’apport des sciences sociales devrait encore être considéré comme essentiel; entre autres parce qu’elles permettent de développer une vision critique des recherches dites « dures » et de leur prétendue objectivité, et de poser certains gardes fous essentiels pour les populations concernées par le VIH/sida (je pense notamment ici aux questions d’éthique de la recherche).

Le lien entre homosexualité et sida a pu être critiqué à une certaine époque comme on peut le lire dans un des articles que vous publiez. Aujourd’hui au contraire, et notamment en Afrique, c’est encore une épidémie souterraine et certains réclament une « ré-homosexualisation » du sida. Est-ce que les analyses d’hier peuvent nous aider aujourd’hui?
VD: C’est toujours une question compliquée. D’un côté, certain.e.s ont pensé qu’il fallait délier sida et homosexualité pour considérer le sida comme une question d’ordre médical exclusivement, un effort que l’on retrouve notamment avec la formation de l’acronyme MSM, pour Men who have Sex with Men. Cette expression souligne que ce sont les pratiques qui constituent un risque relatif au VIH, pas les identités. Et son succès a été total. Mais comme le souligne Rebecca Young dans l’article que l’on cite en introduction, ce terme supposé neutre efface en fait toute dimension sociale de l’homosexualité, et notamment toute dimension de lutte liée à l’affirmation d’une sexualité minorisée. Bien sûr, le fait de nommer n’est jamais neutre, et on voit ici à l’œuvre une opération d’homogénéisation qui constitue les individus selon des pratiques, indépendamment de la signification sociale qui s’y trouve attachée. Paradoxalement, c’est aussi par le biais de la lutte contre le sida que certains mouvements de lutte pour la reconnaissance de l’homosexualité se sont constitués, ou renforcés. Et aujourd’hui, nombre de leaders gays de pays d’Afrique sont aussi des militants de la lutte contre le sida.

VN: La volonté de «déshomosexualiser» le sida, dans les articles du numéro, est tributaire du climat de «panique morale» de ces années-là et qui concernait en particulier les gays. Ceci dit, ces écrits reconnaissent les capacités de mobilisation propres de ceux qu’on voulait cantonner à un statut de «victimes» du sida. Cette contradiction, on la retrouve aujourd’hui dans les pays d’Afrique, sauf que la situation n’est pas du tout la même. Premièrement, dans bon nombre de ces pays il y a une législation qui criminalise l’homosexualité. La visibilité devient alors un enjeu très complexe: elle peut exposer aux représailles, mais elle peut être protectrice lorsqu’elle s’accompagne d’une véritable mobilisation. Ensuite, contrairement aux années 80, où tout était encore à développer, la lutte contre le sida aujourd’hui est très structurée, y compris en Afrique. Les associations homosexuelles africaines s’inscrivent donc dans un contexte qui conditionne leur position. Ainsi, peut-on réellement croire qu’il n’y a aucun rapport de force entre une association et ses bailleurs? En même temps, tout n’est pas prédéterminé à l’avance. Ceux qui pensent qu’on assiste bel et bien à une «exportation colonialiste» de l’identité gay telle qu’elle a été élaborée dans les pays du Nord sous-estiment les capacités de mise à distance des hommes qui ont des pratiques homosexuelles en Afrique, qu’ils se définissent «gays», «bisexuels», «branchés», ou autre. Mais surtout, ils surestiment la linéarité des processus de formation identitaire, qui ne se décrète pas et qui n’est jamais figée. Les sciences sociales peuvent justement nous amener à mieux comprendre la complexité de ces processus, ses va-et-vient, ses contradictions.

Consulter en ligne numéro de la revue Genre, sexualité et société consacré au VIH/sida.

À l’occasion de la parution du numéro intitulé «VIH/sida», la revue Genre, sexualité et société organise une rencontre-débat mercredi 18 décembre à 19h, à l’amphithéâtre Lapersonne de l’Hôtel-Dieu, à Paris, en présence des auteur.e.s.