Quel avenir pour la presse LGBT? Cinq ans après son lancement, Yagg a invité, mercredi 4 décembre, des représentant.e.s de plusieurs médias pour présenter leurs projets éditoriaux et débattre avec le public. Alice Coffin, qui animait le débat, est elle-même journaliste média à 20 Minutes et la question de la pertinence d’une presse LGBT, son fonctionnement, son modèle économique, ses choix éditoriaux, ses limites, font partie de ses sujets de prédilection.

Jérémy Patinier, premier orateur à s’exprimer, insiste d’emblée sur l’aspect alternatif de son projet, la revue Miroir, Miroirs. «J’ai lancé une maison d’édition parce que lancer un média était inconcevable économiquement. Il y a trop de concurrence pour pas assez de lecteurs et un modèle économique toujours plus fragile. Cette revue est celles des « corps contemporains » parce qu’on ne souhaitait pas circonscrire l’intérêt des débats qui nous traversent à un entre-nous-LGBT. Et donc élargir à la fois les lecteurs ciblés et les sujets abordés.  Alors que les représentations changent, le « queer » est plus prégnant, la fluidité des identités peut certainement correspondre à l’invention d’un projet et d’un modèle économique qui soit plus inclusif (avec les identités trans’, ou les féministes par exemple…), et éventuellement viable.»

Stéphanie Delon, qui intervenait par Skype depuis Lille, a présenté son nouveau projet: Jeanne Magazine, une publication digitale, dont le premier numéro sort en janvier prochain (Lire «Jeanne Magazine», un nouveau média lesbien prévu pour janvier 2014). Après l’échec de la Dixième Muse, Stéphanie n’a pas baissé les bras. Elle explique pourquoi: «Les lesbiennes ont besoin d’une représentation par le biais d’un magazine qui leur est dédié. Nous le voyons dans les commentaires que nous avons reçus suite à l’annonce de Jeanne Magazine. Beaucoup d’encouragements et de motivation qui nous poussent vraiment à faire un magazine qu’elles attendent. Je pense que c’est important pour les lesbiennes de voir leur quotidien reflété dans ce type de supports. Mais ça l’est tout autant pour le reste de la population de réaliser que la communauté lesbienne est riche et diversifiée.
 Je ne pense donc pas que la vraie question soit au sujet de la place d’un média dédiée aux femmes lesbiennes, parce qu’au final il n’y aura jamais assez de visibilité lesbienne mais surtout comment faire pour que ce dernier soit viable sur le long terme.»

Yannick Barbe, nouveau directeur de la rédaction de Têtu depuis le mois d’avril, explique que son projet a été de «replacer Têtu dans son époque». Il aurait voulu faire de Têtu un média mixte mais ce n’était pas possible économiquement, en raison de la frilosité des annonceurs. Il a rappelé la situation dans laquelle était Têtu avant la reprise du titre par Jean-Jacques Augier. «La société éditrice de TÊTU avait perdu 2,3 millions d’euros en 2012, soit 6000 euros par jour!. Le titre n’a jamais été rentable depuis sa création en 1995 et vivait sous perfusion grâce à Pierre Bergé.
 Il faut remercier ce dernier pour ce qu’il a fait. La situation économique reste difficile, en raison notamment des réticences de certains annonceurs, par rapport à ce qui se passe aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Je dis souvent que Têtu est un titre un peu unique dans la presse française: un généraliste de niche avec un ton particulier.»

Et en réponse à la question posée dans le titre du débat, Yannick ajoute: «Pour moi, l’avenir de la presse LGBT, c’est aussi l’avenir de la presse tout court: quelle valeur ajoutée pour le support papier ou la tablette alors que l’info est partout? Comment se différencier avec des angles, de l’exclu, des partis pris.»

Romain Vallet, rédacteur en chef d’Hétéroclite, avait fait le déplacement depuis Lyon. Hétéroclite est un projet original, qui séduit au-delà de la cible LGBT. «Distribuée à Lyon, Saint-Étienne et à Grenoble, notre magazine sur papier journal, doublé d’un site, a réduit ses coûts de fonctionnement en partageant des frais fixes avec un autre titre, Le Petit Bulletin.» Seul Romain est salarié de la SARL. Le mensuel tire à environ 30000 exemplaires. Si les médias locaux ne semblent pas très réceptifs à l’idée de nouer des partenariats, Hétéroclite a notamment pu se rapprocher de Rue89 Lyon (un partenariat avec Yagg existe également).

Judith Silberfeld, rédactrice en chef de Yagg, a saisi l’occasion pour rappeler pourquoi il est nécessaire que des médias communautaires existent. «On a besoin d’endroits safe, où l’on sait qu’on ne se fera pas insulter en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, où les journalistes emploient des pronoms adaptés, respectent le genre des personnes sur lesquelles ils et elles écrivent. C’est d’autant plus important dans une année comme celle que nous venons de vivre, où la violence a été très importante. Cela vaut aussi pour les commentaires. Sur Yagg par exemple, nous faisons très attention à ne pas laisser passer de commentaires biphobes ou transphobes.»

Philippe Escalier, fondateur et rédacteur en chef de Sensitif, un mensuel gratuit gay distribué dans les établissements de la capitale, a eu la phrase du jour: «Faire un débat sur l’avenir de la presse gay, c’est de l’humour noir». «J’ai créé Sensitif il y a presque huit ans maintenant. Je suis assez persuadé de l’utilité d’une presse gay, la demande des lecteurs en est la preuve. Elle seule peut apporter des informations, une visibilité sur des événements, des spectacles. La survie d’une presse papier est autre chose, au moment où la crise frappe très fort et où les lecteurs sont plus demandeurs que les annonceurs, obligés de réduire leur budget. Nous sommes à un tournant, soit nos modèles sont viables, soit il va falloir envisager un repositionnement, mais les difficultés que nous connaissons ne vont pas cesser par un coup de baguette magique. Et aujourd’hui, je ne peux pas dire avec certitude si le gratuit est encore viable…»

Pour lui, les dernières avancées en matière d’égalité des droits n’ont pas épuisé la nécessité d’une presse LGBT. «Le mariage pour tous est une avancée que nous avons tous souhaitée, mais cette loi ne supprime ni l’homophobie, ni le besoin de se retrouver au sein d’une communauté, certes diverse, certes parfois très opposée mais toujours assez rassurante.»

Dans le public, Phan Bigotte, Président de l’Académie Gay et Lesbienne, qui possède des milliers d’archives LGBT, est intervenu le premier. Il a rappelé les grandes étapes de la presse homo, qui remonte au début du XXe siècle: Arcadie, Gai Pied qui a été hebdo…Aujourd’hui, il cherche un local pour exposer quelques uns des précieux documents qu’il a en sa possession. Pas d’argent a-t-il précisé, juste un local.

Alain Bartolo, de Zelink, qui vient de lancer l’appli Woofit, a plaidé pour une plus grande collaboration entre les médias sur un marché assez restreint. Alix Béranger, du collectif La Barbe, a elle évoqué la possibilité de créer une fondation qui pourrait permettre de financer la presse LGBT, notamment pour garantir son indépendance.

Un grand merci aux invité.e.s et au Centre LGBT et en particulier à Jean-Charles et Paul.

Ci-dessous, quelques photos de la soirée:

[Gallery not found]

Photos Xavier Héraud