Ihar Tsikhanyuk est défenseur des droits des LGBT en Biélorussie et milite dans l’association Centre Lambda. Il est un des visages de la campagne d’Amnesty International 10 Jours Pour Signer (du 6 au 16 décembre) qui vise à sortir de l’oubli les hommes et les femmes dont les droits humains sont bafoués à travers le monde. Début 2013, Ihar Tsikhanyuk a été arrêté et battu par des policiers parce qu’il est homosexuel. Il cherche aujourd’hui à faire reconnaître cette agression par la justice. Yagg l’a rencontré lors de sa visite à Paris dans les locaux d’Amnesty International.

«POURQUOI DEVRAIS-JE ME CACHER?»
En Biélorussie, créer une association LGBT relève du parcours du combattant: «Chaque année, nous faisons des tentatives d’enregistrement, mais cela nous est refusé à chaque fois», explique Ihar Tsikhanyuk. Son constat est simple, les LGBT constituent le groupe le plus discriminé en Biélorussie: «C’est très dur d’être homosexuel en Biélorussie. Beaucoup d’homosexuel.le.s cachent leur homosexualité pour ne pas être persécuté.e.s. Peu de gens vivent ouvertement leur homosexualité et même ce que je fais a divisé la communauté homosexuelle. D’un côté certain.e.s me soutiennent, de l’autre il y a ceux/celles qui me disent de me taire, d’arrêter d’agir comme je le fais, car les conséquences peuvent aussi être désastreuses pour les autres. À celles et ceux qui me disent de ne rien entreprendre, je leur dis que c’est hypocrite, qu’il ne faut pas se cacher, et que je ne vais pas mentir. Si quelqu’un me demande si je suis homosexuel, je réponds oui, parce que je le suis, parce que je n’ai pas honte et que c’est tout à fait normal. Je ne suis pas un criminel, je ne tue pas les gens, pourquoi devrais-je me cacher?»

PASSÉ À TABAC PAR LA POLICE
Pourtant Ihar Tsikhanyuk a lui-même fait les frais de la persécution… ce qui l’a justement motivé à faire son coming-out. «Nous avions fait une pétition pour l’enregistrement de notre organisation, qui a été envoyée au ministère de la Justice. Soixante-et-onze personnes avaient signé la pétition… et 69 d’entre elles ont été convoquées par la police.»

En février 2013, il a été lui aussi appréhendé alors qu’il était hospitalisé. Emmené au commissariat, il a été menacé et frappé par des policiers. «Autant que je sache, je suis le seul à avoir été passé à tabac. Les autres ont été forcé.e.s à réfuter leur signature, d’autres ont été forcé.e.s à donner des informations sur notre organisation. Peut-être que d’autres gens ont été passés à tabac mais ils ont été intimidés et n’ont pas porté plainte. Je suis le seul à l’avoir fait. Je n’ai pas peur et je vais continuer la lutte en espérant que la communauté va m’y aider.»

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LA MENACE D’UNE LOI CONTRE LA «PROPAGANDE HOMOSEXUELLE»
Actuellement le gouvernement continue de s’opposer à la création officielle d’une association de défense des LGBT. Les arguments sont toujours les mêmes: «Le pouvoir dit que ce n’est pas bénéfique pour la société, que cette organisation va influencer les jeunes de manière négative, que ce n’est pas normal et que c’est vulgaire.» À cela s’ajoute le risque de voir apparaître une nouvelle loi similaire à celle mise en place par le gouvernement de Vladimir Poutine cette année: «Une loi comme celle de la Russie pourrait être appliquée en Biélorussie. Pour l’instant, on ne sait rien car le projet de loi est soumis au Parlement, on en saura plus après les fêtes de Noël.» Et comme en Russie, le terme de propagande risque fort d’être suffisamment vague pour permettre aux autorités de durcir davantage la répression contre les LGBT: «On ne sait pas comment sera définie la notion de propagande. Est-ce qu’être homosexuel et le vivre ouvertement, c’est de la propagande? Est-ce que se promener dans la rue avec son copain, c’est de la propagande?»

«BALAYER DANS LA TÊTE DE CELLES ET CEUX QUI NOUS GOUVERNENT»
Concernant la mobilisation internationale autour des Jeux olympiques de Sotchi, Ihar Tsikhanyuk se montre plutôt favorable à un boycott: «Cela pourrait être une solution pour attirer l’attention de la communauté internationale». Car l’influence des autres pays lui apparaît comme bénéfique, notamment pour pousser le gouvernement biélorusse à protéger les personnes discriminées: «Il faut commencer par balayer dans les têtes de celles et ceux qui nous gouvernent. Il faut commencer par le haut de la société, par le gouvernement. C’est lui qui indique aux gens comment réfléchir et comment agir.»

Mais c’est aussi par l’éducation que l’homophobie doit être déconstruite: «Il faut faire des manifestations, c’est le plus important, il faut aussi faire des séminaires, intervenir dans les écoles, les universités. Il faut parler aux enfants, expliquer ce qu’est un homosexuel, une lesbienne. Il faut travailler avec les enfants, mais aussi avec les adultes, et dans ce domaine, je pense que c’est le travail des médias. Les journaux et la télévision doivent communiquer une image de tolérance au public adulte. Aujourd’hui, l’homophobie vient beaucoup des médias, qui véhiculent une image négative des LGBT.»

«MOI IHAR TSIKHANYUK, OUVERTEMENT HOMOSEXUEL…»
Dans les mois à venir, Ihar Tsikhanyuk va continuer à se mobiliser pour faire reconnaître son association, une étape majeure pour rassembler la communauté: «Beaucoup de LGBT biélorusses pourront s’adresser à nous, puisque notre projet est d’aider les victimes d’homophobie. Pour l’instant il n’y a pas d’organisation de ce type.» Mais le militant va aussi poursuivre ses démarches pour que l’agression qu’il a subie ne reste pas impunie. «Je veux que justice soit rendue en ce qui concerne mon affaire personnelle, puisque j’ai été passé à tabac à cause de mon homosexualité. Je souhaite que la décision de la cour soit juste et équitable et que tout le monde soit à égalité devant la justice, y compris la police. Quand j’écris mes plaintes, j’explicite toujours que je suis homosexuel. Une plainte que j’ai envoyée au parquet de Biélorussie commençait pas « Moi Ihar Tsikhanyuk, ouvertement homosexuel… ». Les gens sont très étonnés quand ils voient ça, parce que je suis le premier à l’écrire.»

Le combat promet cependant d’être de longue haleine: «J’ai un certificat qui m’a été délivré récemment, explique-t-il en ouvrant une chemise verte d’où s’échappent des documents soigneusement classés. C’est une décision écrite de la police de la ville de Hrodna, qui refuse d’ouvrir une enquête concernant mon affaire. Ils citent l’article 29 de notre code criminel et disent qu’il n’y a pas de faits qui permettent d’ouvrir une enquête. Pour eux, ce n’est pas un crime de frapper et de discriminer des homosexuel.le.s, donc pour l’instant la loi permet de la faire. Cet article permet aux policiers de commettre des crimes en toute impunité.»

«SI ON PART, QUI VA DÉFENDRE LES DROITS HUMAINS?»
Persécuté dans un pays qui refuse de reconnaître ses droits, Ihar Tsikhanyuk semble bien décidé à se battre et rejette l’idée de quitter la Biélorussie pour un pays plus tolérant envers les LGBT. Sa détermination face à un gouvernement et une société hostiles à son identité force le respect: «Je le répète à chaque fois, oui on peut partir, mais si on part, qui va défendre les droits humains? J’aime mon pays, j’aime la Biélorussie, mais malheureusement c’est le gouvernement qui ne nous entend pas. Moi, je veux rester en Biélorussie pour montrer que la lutte est possible et je veux essayer de tenir le plus longtemps possible. Ce soutien d’Amnesty International me donne de la force pour continuer, et je pense que la communauté internationale peut contribuer à la lutte en Biélorussie.»

Pour soutenir Ihar Tsikhanyuk, signez et partagez la pétition d’Amnesty International.

Photo Maëlle Le Corre