À l’intitulé du documentaire de Frédéric Biamonti, Sida: La Guerre de 30 ans, on peut s’attendre à une histoire de cette épidémie depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui. Mais après la projection pour la presse, nous sommes ressortis frustrés.

Ce documentaire, réalisé avec les meilleures intentions du monde et pour lequel j’ai accepté de témoigner, m’a laissé sur ma faim. Certes, un documentaire n’est pas un reportage et dans celui-ci, comme dans beaucoup d’autres, on perçoit la subjectivité du réalisateur. Mais pourquoi annoncer la guerre de 30 ans et ne parler finalement dans le détail que des 15 premières années de l’épidémie, jusqu’en 1996? C’est vrai que depuis cette année qui vit la mise à disposition les antiprotéases, la maladie ne présente plus son caractère fatalement morbide, du moins dans le Nord. Veut-on nous faire croire pour autant que les problèmes des malades, la discrimination, le coût de la maladie, les difficultés sociales n’ont pas disparu? Les nouveaux défis de l’épidémie, principalement chez les gays, en terme de prévention, sont bien réels, et d’autres problèmes sont devant nous, avec le vieillissement des séropositifs. Dans le Sud, malgré des progrès considérables dans l’accès au traitement, des centaines de milliers de malades meurent chaque année faute de soins.

UN FILM GRAND PUBLIC
On pourra sans doute m’opposer que, connaissant cette épidémie par cœur, je suis sans doute mal placé pour juger d’un film qui s’adresse au grand public. Le cœur de cible de France 3 n’est pas le gay du Marais ou la femme migrante. Certes. Mais pourquoi avoir à ce point gommé l’effroyable quotidien des malades dans les années 80 et 90, quand les maladies opportunistes apparaissaient l’une après l’autre? Petit à petit, le corps d’hommes et de femmes jeunes, en pleine forme, devenait de plus en plus la proie des complications du sida. Quand vous ne perdiez pas la vue, c’est la tête qui ne répondait plus. Quand votre corps ne se couvrait pas de tâches de Kaposi, c’est un lymphome qui vous bouffait de l’intérieur.

Le sida, c’est une maladie moche, sale et méchante. Ne l’oublions pas. Le réalisateur a fait le choix de ne pas trop évoquer l’hécatombe, sinon avec  quelques archives. Mais je sais que pour ma part, j’avais parlé de cette douleur, de cette souffrance, de cette injustice, celle de voir ses amis jeunes et beaux disparaitre. ll ne s’agit pas d’être dans le pathos, mais à trop édulcorer, on perd un peu le sens de ces 30 ans et de cette guerre. Car si nous avons été si nombreux à nous mobiliser dans les années 80 et 90, c’est parce que la vie de nos proches et la nôtre étaient en jeu.
Frédéric Biamonti a choisi de faire parler principalement des militants de Aides et d’Act Up. Il faut faire des choix. Mais pourquoi faire témoigner cette femme séropositive dont le mari est mort du sida pour la perdre si vite dans le fil du film? Pourquoi ne pas montrer d’autres visages de l’épidémie?

Dans la dernière partie du documentaire, le sujet dévie sur l’égalité des droits et le projet de loi sur le mariage pour tous. Vous voyez, dit le commentaire, la France est plus tolérante aujourd’hui qu’hier et le progrès social a suivi les heures sombres de l’épidémie. Sauf que les images viennent contredire ce propos. La violence des antimariage a au contraire révélé l’existence d’une masse de citoyens qui n’ont que détestation des homosexuel.le.s. Les associations de lutte contre le sida réclamaient –et ont obtenu– des droits nouveaux pour tous les malades. Les homophobes voudraient réserver des droits à une certaine catégorie de la population.

MOMENTS FORTS
Pourtant, ce documentaire a ses moments forts. Je pense à cette séquence où Philippe Mangeot, ancien président d’Act Up, Michèle Barzach, ministre de la Santé et Daniel Defert, fondateur de Aides, condamnent l’attitude de l’Église catholique et du pape, qui ces 30 dernières années, se sont opposés au préservatif, laissant le continent africain principalement avec des millions de morts. Et pour celles et ceux qui connaissent mal cette histoire, Sida, la guerre de 30 ans est malgré tout un précieux document.
Contre le sida, la guerre est loin d’être terminée. À l’occasion des 25 ans de l’ANRS, son directeur Jean-François Delfraissy a rappelé que la fin de l’épidémie n’était pas pour demain. Des millions d’hommes et de femmes n’ont toujours pas de traitement dans le monde. Et en France, l’épidémie repart à la hausse chez les gays. Pas de quoi se réjouir, à la veille de la Journée mondiale contre le sida.

Sida: la guerre de 30 ans, vendredi à 23h10 sur France 3.