girlfightGirlfight, Audrey Chenu et Catherine Monroy, Presses de la Cité, 288 p., 19,50 €. Quand Audrey Chenu tombe pour trafic de drogues à 18 ans, elle n’a absolument pas le profil. Issue d’une famille bien sous tous rapports, bonne élève, Audrey dealait malgré tout depuis le lycée d’importantes quantités de drogues. Besoin d’argent, d’indépendance, de liberté, besoin de fuir le carcan imposé par la société. Mais balancée, arrêtée, placée en garde à vue, Audrey voit ses aspirations réduites à néant et est rapidement envoyée à la prison pour femmes de Versailles, puis à Fresnes quelques temps plus tard. Elle découvre alors l’administration pénitentiaire, ou plutôt une machine à broyer l’espoir et les cerveaux. Mais elle se découvre aussi un féroce appétit pour la sociologie, les arts, l’écriture… De nouvelles armes qu’elle va apprendre à utiliser pour s’en sortir, se forger une opinion, se battre contre un système qui la révolte de plus en plus. Girlfight est un livre puissant et d’une honnêteté brute. Rare, aussi. Il y a une forme d’urgence à lire les mots d’Audrey Chenu, comme si, parfois, c’était elle qui les déclamait dans notre tête. La force de Girlfight réside aussi dans cette forme de lucidité, car jamais, même dans les dernières pages, la narratrice ne tombe dans un optimisme béat, ou ne cherche à se faire pardonner son passé de délinquante. Car c’est aussi la prison qui l’a aidée à se construire telle qu’elle est aujourd’hui. Dans les dernières pages, pas de «tout est bien qui finit bien». Plutôt un «on continue le combat.» Maëlle Le Corre

 

hello-daddy-1424425-616x0Hello Daddy, de Claudi Rossi Marcelli, traduit de l’italien par Samuel Sfez, Slatkine, 184 p., 24€. Parmi les promesses que s’est faites Claudio, il y a celle d’être père à 30 ans. Claudio est journaliste, romain et gay. En couple depuis longtemps avec le doux Manlio. Avec Hello Daddy, Claudio Rossi Marcelli nous emmène du quartier chic des Parioli à Genève, en passant par l’Ohio, où naitront les jumelles Clelia et Maddalena, avec un détour par l’Australie (Nouvelle-Zélande?), un autre par le Japon. Claudio raconte la naissance, va et vient dans le passé, raconte le coming-out, la rencontre avec Manlio à 19 ans, le coup de foudre, la conception des enfants, le choix de la mère porteuse, sans respecter la chronologie du récit mais avec une bonne humeur permanente. Les relations avec les parents, les amis que l’on perd de vue quand on a un enfant et a fortiori deux et que l’on ne dort plus la nuit, le boulot, la découverte des parents des autres enfants, Hello Daddy aborde tous les sujets avec humour et délicatesse, n’élude pas les questions d’éthique, ne s’y appesantit pas non plus. Seul bémol, l’intrusion de tweets qui auraient gagné à être présentés en images plutôt qu’en texte seul qui a du mal à se détacher du récit. Publié en 2011 en Italie, Hello Daddy est en cours d’adaptation au cinéma, et c’est Ugo Chiti, le scénariste de Gomorra, qui écrit le film, dont la sortie sur les écrans italiens est annoncée pour 2014. Judith Silberfeld

 

une bonne annee qui commenceUne année qui commence bien, Dominique Noguez, Flammarion, 377 p., 20€. La position de lecteur est souvent jouissive: elle donne l’impression (fausse) d’en savoir plus que… l’auteur. Aussi, très vite brûle-t-on de dire à Dominique Noguez qu’il fait totalement fausse route en persistant à s’accrocher à Cyril, ce jeune et brillant éphèbe de 25 ans dont il tomba raide dingue il y a un quart de siècle. S’il nous avait écouté.e.s, il n’aurait pas vécu un délicieux martyr de cinq années! Mais nous aurions été privé.e.s d’un texte captivant et, dans ses dernières pages, bouleversant! Universitaire et homme de lettres reconnu, estimé, Dominique Noguez n’avait jamais en public (et fort peu en privé) rendu publique son homosexualité. Mais longtemps après la fin du merveilleux calvaire qu’il a accepté de subir, sa mémoire en reste toujours vive, quoiqu’un peu apaisée, au point même de manier l’ironie (le titre du récit en est la preuve!). Fort heureusement pour nous, sa qualité d’écrivain lui a permis de tenir un journal qui rend ce récit vivant, précis et haletant – son côté parfois répétitif ne gâtant rien… On assiste alors à la lente descente aux enfers de l’auteur. Elle commence d’ailleurs très vite, pourtant, mais son état d’incurable amoureux l’aveugle. On se délecte tout en souffrant avec lui qui, n’ayant pas choisi l’hypocrite appellation de «roman», se dénude totalement sous nos yeux incrédules… Pourtant, qui ne se retrouvera pas dans l’aveuglement confinant au masochisme d’un amant de la beauté – alliée à l’esprit – d’un jeune démon? Passionnante, car totale, confession que le style parfait et la narration précise de Dominique Noguez rendent universelle… Éric Garnier (En partenariat avec Homomicro).

 

L.10EBBN002066.N001_GensNorma_C_FRLes Gens Normaux, collectif BD Boum, Casterman, 200 p., 16€. En 2012, Bruno de BD Boum a appelé Hubert pour un projet sur les thématiques LGBT, celui-ci a accepté aussitôt de participer à cette aventure. Pendant plusieurs mois, il a rencontré des hommes et des femmes qui lui ont raconté leur vie. Chaque parcours est différent: Virginie, bisexuelle, militante, mais contrainte de rester dans le placard à son boulot. Momo qui a fui son pays et certains membres de sa famille pour échapper à une mort certaine et a demandé l’asile en France. Bénédicte qui raconte son parcours de transition. Anne-Marie et Jean-Pierre, qui se souviennent de leurs rapports compliqués avec leur fille lesbienne. Farid, homo conservateur, fan de Christine Boutin. Les histoires sont aussi entrecoupées de plusieurs textes écrits par Eric Fassin, Louis-Georges Tin ou encore Florence Tamagne sur les familles homoparentales, l’homophobie, la transidentité, l’hétéronormativité. La force de ces histoires est d’avoir tenu compte dans chacune d’entre elles de la présence d’Hubert, de ses questions, de ses doutes, de ses désaccords parfois, avec chacun.e des témoins qu’il a rencontré. Une façon de rendre le lecteur ou la lectrice plus proche, parfois même lui permettre de se reconnaître dans ces chemins de vie. Une bande dessinée qui capte formidablement bien la diversité et la richesse de notre communauté. MLC

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bichonBichon. Tome 1: Magie d’amour, David Gilson, Glénat, 48p., 9,99€. Comme le dit la chanson, Bichon est un (petit) garçon pas comme les autres. Quand ses camarades d’école jouent au foot ou s’amusent à embêter les filles, Bichon, lui, préfère jouer avec sa poupée Princesse Ploum et rêver au gentil bellâtre de l’école, Jean-Marc du CM2. Les lecteurs du magazine Tchô avaient déjà pu découvrir depuis quelques mois les aventures de Bichon et c’est au tour de Glénat de les éditer, au format BD. Difficile de faire plus attachant que ce Bichon (surnom dont l’affuble sa mère devant toute l’école le jour de la rentrée et qui lui colle à la peau), auquel ne manqueront pas de s’identifier les petits comme les grands «garçons sensibles». On espère également que cette BD atterrira dans les mains des autres enfants ou de leurs parents car les beaux dessins et l’humour tendre de David Gilson ont sans aucun doute le pouvoir de les faire succomber eux aussi à la «magie d’amour» de Bichon… Xavier Héraud

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CouvGilgamesh-3Gilgamesh, La quête de l’immortalité, Stephen Mitchell traduit de l’anglais (américain) par Aurélien Clause, Synchronique Éditions, 242 p., 19€. Et si Gilgamesh, la première grande œuvre littéraire connue, était aussi le premier roman gay? Posée ainsi, la question est évidemment impertinente car écrite il y a plusieurs milliers d’années, cette épopée où sont déjà inscrits certains mythes fondateurs de la civilisation occidentale ne se préoccupe pas d’orientation sexuelle au sens moderne du terme. Gilgamesh, sublime poème déchiffré sur des milliers de tablettes d’argile cuite retrouvées à la fin du XIXe siècle dans les ruines de Ninive, la capitale antique de l’Assyrien, c’est le récit de la vie d’un héros puisant et indomptable, peut-être inspiré du vrai roi Uruk. Sa dimension humaine, la vulnérabilité, l’acceptation de son destin de mortel, il va les trouver auprès d’Endiku, l’homme sauvage nu dont il va faire son ami: «Ils s’étreignent, ils s’embrassent. Main dans la main, Ils s’éloignent ensemble, en vrais amis, en frères.» (Livre II). Ensemble Gilgamesh et Endiku vont combattre et Endiku sera par la suite mortellement blessé. Gilgamesh s’écrit alors: «Attends mon âme sœur, Ne me laisse pas seul. Ne meurs pas, mon amour, Non, ne les laisse pas t’emporter loin de moi.» (Livre VII). Les pages suivantes, consacrées à la perte de l’être aimé et qui voit Gilgamesh inconsolable après la mort d’Endiku, sont poignantes. Et venues d’aussi loin, elles apparaissent cependant étrangement modernes. Dans cette nouvelle version anglaise par Stephen Mitchell, la traduction a été confiée à Aurélien Clause, qui a choisi l’alexandrin, le plus à même selon lui, de rendre à la fois la brutalité et la finesse de Gilgamesh. Un monument de la littérature à découvrir. Christophe Martet

 

fabuleuse histoire du clitoris reeditionLa fabuleuse histoire du clitoris, Jean-Claude Piquart, H&O Féminin, 192 p., 16€. Sorti il y a un an et demi, l’ouvrage de Jean-Claude Piquard vient d’être réédité chez H&O. Une véritable mine de savoirs sur l’histoire de la masturbation et du plaisir féminin, de l’Antiquité à nos jours, sur les différents orgasmes mais aussi sur l’invisibilisation du plaisir et du corps féminin, et comment encore aujourd’hui, les femmes ignorent parfois ce qu’est et à quoi sert ce mystérieux organe que l’on nomme le clitoris… MLC

 

 

 

la ligne droiteLa Ligne Droite, Marie Caillon et Hubert, Glénat, 128 p., 22€. On ne se lasse pas de ces livres qui font de nous les témoins ému.e.s du moment où un.e presque ado fait face à son premier désir homosexuel. Car il est bon de rappeler à tou.te.s combien ces moments peuvent être extrêmement forts et compliqués… Histoire sobre et directe, celle d’un tout jeune breton de bord de mer (au rôle décisif) face à une mère austère et un amour déçu… Force d’une histoire soulignée par un trait net et décidé qui nous inclut pleinement au cœur de planches… qu’on quitte, étreint.e.s! EG (En partenariat avec Homomicro).

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billie anna gavaldaBillie, Anna Gavalda, Le Dilettante, 223 p., 15€. Romancière assez rare – mais aux centaines de milliers de fidèles –, Anna Gavalda a pris avec entrain et bon coeur un risque voulu: perdre ses éventuels lecteurs/trices homophobes! Franck, pote d’enfance de Billie, a connu, comme elle, dans une province étroite, des galères socio-familialo-sentimentales etc… entre autres, de par son homosexualité… Une amitié à la vie à l’amour, c’est ce qu’avec une vraie empathie Anna Gavalda nous balance au rythme d’un argot verlanesque fleuri – et crédible – qui risque de déstabiliser certain.e.s fans… Un double coup d’essai, donc, assez culotté… et plutôt réussi! EG (En partenariat avec Homomicro).

 

precis a usage des journalistesPrécis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les juifs, les femmes…, sous la direction de Virginie Sassoon, Institut Panos Europe/Le Cavalier Bleu, 96 p., 10€. L’humour pour mieux faire passer la critique. L’idée est bonne, le résultat inégal. D’abord parce que l’humour n’est pas universel, mais aussi parce que certain.e.s des auteur.e.s ont préféré décrire des clichés ou raconter l’histoire d’un mouvement. C’est bien aussi, mais moins utile, la critique est moins constructive. Ce petit bémol n’empêche toutefois pas d’apprécier et de reconnaitre la pertinence de bon nombre de chapitres, en particulier ceux sur «l’Afrique, les Africains et les Noirs» ou les femmes non-blanches en politique (écrit par Rokhaya Diallo), l’angoissante «Alerte djellaba» d’Abdelkrim Branine, le chapitre sur «les Asiatiques de France: ni discrets, ni exemplaires» ou celui sur les Roms, «étrangers absolus». On saluera au passage la participation d’Océane Rose Marie sur «les clichés à éviter sur les homos». Seul le dernier chapitre – qui engage les futur.e.s journalistes à oublier les précédents et à ne pas avoir peur des clichés – s’adresse réellement aux «journalistes» du titre. Les autres instruiront bien au-delà des seul.e.s professionnel.le.s des médias. JS

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