Mis en cause depuis plusieurs mois pour la mise en place de lois homophobes, dont l’interdiction de la «propagande homosexuelle», le gouvernement de Vladimir Poutine s’assure malgré tout le soutien de la population russe en recourant lui-même à de la propagande. Sur la chaîne Rossiya 1, l’une des plus regardées du pays, l’émission Special Correspondent a consacré un numéro aux militant.e.s LGBT russes ce mardi 12 novembre.

http://youtu.be/jU7IHDq4Chc

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Специальный корреспондент. « Лицедеи » (12.11.2013) © ВГТРК

«LGBTISATION» DE LA RUSSIE
Dès les premières minutes, le ton est donné: ces personnes sont présentées comme étant les membres d’un «lobby» tentant de renverser la Russie et de lui faire perdre ses valeurs. Elles trouveraient des relais à l’étranger, notamment en Europe où les gouvernements seraient déjà gangrénés. Au nom des droits humains, ces militant.e.s saboteraient la morale pour instaurer un nouvel ordre, comme ils et elles l’auraient déjà fait aux Pays-Bas, par exemple. Une réunion organisée entre des activistes russes et des ONG internationales – Human Rights Watch, Human Rights Campaign et All Out – a d’ailleurs été mise sur écoute et des extraits ont été diffusés lors de l’émission.

La «LGBTisation» de la Russie étant trop lente, les militant.e.s élaboreraient des stratégies pour accélérer ce processus lors des Jeux olympiques de Sotchi, affirme un des journalistes de l’émission. Contactée par BuzzFeed, Minky Worden de Human Rights Watch a fait part de son indignation:

«La Russie devrait recevoir une médaille d’or aux Jeux olympiques de l’espionnage. Il est flagrant que des militant.e.s LGBT ont été placé.e.s sous surveillance selon des méthodes dignes de l’ère soviétique, et que ces écoutes ont été utilisée pour propager une campagne anti-LGBT parmi des millions de personnes à travers la Russie. Cela devrait rendre le Comité international olympique (CIO) et les sponsors des Jeux – en plus des athlètes et des autres gouvernements – très nerveux car cela montre que la Russie mentait sur les soi-disant « garanties » du gouvernement russe et du CIO sur le fait que les lois « anti-propagande homosexuelle » ne seront pas en vigueur pendant les Jeux olympiques.»

«RÉSISTANCE» RUSSE
Les reporters de l’émission russe ont cherché à ôter toute crédibilité aux têtes d’affiche du mouvement pour les droits des LGBT. L’avocate trans’ Masha Bast est décrite comme menant une double vie après avoir abandonné sa femme et son enfant. Interviewée par une équipe de passage à Paris, la rédactrice en chef de Yagg Judith Silberfeld dépeint la militante comme une personne qui lutte pour le respect des droits humains. Mais les journalistes russes s’empressent ensuite de sous-entendre que l’activiste reçoit de l’argent de l’étranger et qu’elle soudoie des jeunes pour les faire adhérer à sa cause. L’équipe de l’émission est allée jusqu’à la surprendre dans son bureau. L’avocate a refusé de répondre à leurs questions. Des participant.e.s de la «Manif pour tous» ont également été interviewé.e.s. L’une se désole qu’un prêtre ait annoncé qu’il était prêt à marier des couples de même sexe, une autre flatte l’esprit de «résistance» russe contre l’égalité des droits.

SODOME ET GOMORRHE
En quelques minutes, de nombreuses thématiques sont confusément évoquées. Le drapeau LGBT brandi dans les manifestations est perçu comme une menace pédophile puisqu’on retrouve également l’arc-en-ciel sur des livres destinés aux enfants. Le fait d’être trans’ est présenté comme une forme de duplicité en rupture avec les valeurs familiales que prône la Russie, mais aussi comme un moyen de recevoir de l’argent de la part des institutions et des gouvernements de l’Occident.

Après la diffusion du reportage, un débat s’instaure sur le plateau de l’émission. Mais comme l’a indiqué à Yagg une yaggeuse parlant couramment russe, les invité.e.s qui tentent de défendre les personnes LGBT sont rapidement réduit.e.s au silence et privé.e.s de parole par le présentateur qui vocifère et hurle. Le rédacteur en chef du Moscow Times est ainsi pointé du doigt pour avoir déclaré que la Russie était «en retard» sur les droits des LGBT. Cerise sur le gâteau: l’émission s’achève sur le récit biblique de Sodome et Gomorrhe.