Opinions & Débats | 14.11.2013 - 12 h 57 | 0 COMMENTAIRES
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«Transidentité: pourquoi l’État doit réparation» par Delphine Philbert

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Blogueuse, militante et auteure de «Devenir celle que je suis», Delphine Philbert dénonce «l'apartheid du genre imposé» et réclame réparation. Explications.
Delphine Philbert

[mise à jour, 20 novembre, 12h25] Un trop grand nombre de commentaires fait sauter l'article, nous les fermons donc (et avons dû en supprimer quelques-uns).

L'apartheid du genre règne en maître et l’État dirige directement les discriminations induites par cet apartheid forçant un certain nombre de personnes étiqueté.e.s trans' à effectuer ce que l'usage normalisateur appelle «transition» avec son lot d'hormonothérapies et de chirurgies.

Je sais que cette brève introduction sera violemment combattue par nombre de personnes convaincu.e.s qu'être trans' est «la conviction profonde de "ne pas se sentir pas en accord avec le genre attribué par son sexe de naissance"», conviction profonde sans aucun lien avec une quelconque pression sociale mais juste conviction intime et personnelle qui fait dire «je suis une homme dans un corps de femme» ou «je suis une femme dans un corps d'homme».

Je sais aussi que, pour la très grande majorité des êtres humains (donc aussi les yaggeurs/yaggeuses), la transidentité et l'identité de genre sont des notions très souvent abstraites et que certaines bases doivent être acquises avant d'aller de l'avant dans la réflexion et que sortir des normes, des idées reçues, est un travail souvent difficile et, l'être humain étant d'un naturel paresseux, il est plus facile de se laisser porter par la pensée générale que de penser par soi-même pour chercher à approfondir ses connaissances.

Voici de nombreuses années, bien avant le net, un professeur de biologie donnait le conseil suivant à ses élèves dont je faisais partie: «Mettez votre dictionnaire directement à portée de main sinon, jamais, jamais vous ne vous lèverez pour l'attraper sur son étagère pour le consulter».

Le net est là, aussi je vais vous mettre directement les liens vers les pages nécessaires pour que vous puissiez consulter les données facilement sans avoir «à vous lever pour attraper le dictionnaire».

Je ne peux que vous conseiller de commencer par mon livre Devenir celle que je suis, je l'ai écrit dans le seul but de faire suivre au lecteur/à la lectrice le cheminement qui mena la néophyte que j'étais vers un début de compréhension.

Une fois cette base acquise, vous trouverez sur mon blog, chez Yagg, de nombreux articles (eux-même contenant des liens importants) vous permettant de progresser dans cette notion trouvée confuse et pourtant si simple qu'est l'identité de genre.

Mon dernier article publié fait la synthèse de l'état actuel de la transidentité en France.

Vous avez tout lu?
Alors vous êtes prêt.e.s à aborder l'apartheid du genre, les discriminations induites et l'obligation de réparation du par l’État aux personnes trans'!

APARTHEID DU GENRE
Qu'est cet apartheid?

Sa définition est simple, il ne s'agit que de la simple conséquence du diktat politique qui veut que «le sexe fait le genre»: un pénis et vous êtes un homme, un vagin et vous êtes une femme.

Ce diktat engendre la différence artificielle, politiquement entretenue et considérée comme fondamentale (naturelle?) et inaltérable, entre les hommes et les femmes. Tout comme l'apartheid raciste, lui aussi politique, veut/voulait qu'existe une différence considérée comme fondamentale (naturelle?) et inaltérable entre les blancs et les personnes colorées («White only» et «colored only»!).

Cet apartheid du genre, comme l'apartheid raciste, est construit sur sur des bases essentialistes et de plus, dans le cas de l'apartheid du genre, sur le patriarcat.

Cette non-reconnaissance de l'identité de genre via l'apartheid du genre arrange les forces politiques et religieuses, leur assurant la main mise sur le pouvoir.

Pour comprendre l'importance des discriminations liées à cet apartheid du genre, il est fondamental de saisir la signification de l'identité de genre.

L'identité de genre est clairement définie pour la première fois dans les Principes de Jogjakarta. Ces Principes écrits en 2006 par des juristes et des personnes luttant pour les Droits Humains devraient être lus par toute personne disant lutter pour cette égalité.

Définition de l'identité de genre:

«L’identité de genre est comprise comme faisant référence à l’expérience intime et personnelle de son genre profondément vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance, y compris la conscience personnelle du corps (qui peut impliquer, si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres) et d’autres expressions du genre, y compris l’habillement, le discours et les manières de se conduire.»

En gras l'élément essentiel de cette définition qui démontre l’universalité de son application et traduit la diversité des expressions des identités de genre, diversité qui concerne les 7 milliards d'individus qui peuplent la planète à ce jour. Nous pouvons en conclure qu'il existe autant d'identité de genre que d'individus sur terre.

De ce seul élément, deux questions fondamentales se posent:

Qu'est un homme? Qu'est une femme?

Chaque individu a sa propre définition qui est différente de celle de son voisin.

La deuxième partie de cette définition renforce cette notion d'extrême diversité des identités de genre. En effet, chaque individu exprime son identité de genre différemment de celle de son voisin via son habillement, son discours et ses manières de se conduire. Ce qui permet d'arriver à la conclusion que toute la population de cette planète porte l'étiquette trans, puisqu’être trans consiste à exprimer son identité de genre.

Quelques exemples en utilisant les étiquettes habituellement usitées:
- une lesbienne butch exprime son identité de genre en «masculinisant» son apparence;
- un gay bear exprime son identité de genre en arborant sa pilosité;
- une femme hétéro habillée en «homme» exprime elle aussi via son habillement son identité de genre;
- une femme choisissant d'effectuer une implantation mammaire (ou une réduction mammaire) exprime elle-aussi son identité de genre puisqu'elle effectue «si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres».

En fait, rien qu'en regardant autour de soi, chaque être humain exprime sa propre identité de genre et, si vous désirez appliquer des étiquettes, vous pouvez dire que toute l'humanité est composée de «trans'»!

Concernant ces Principes de Jogjakarta, il est important de saisir qu'aucun pays au monde ne les applique.

Et, contrairement à ce qui est régulièrement dit, l'Argentine elle-même ne les applique nullement au travers de sa loi sur l'Identité de Genre. En effet, cette loi maintient un choix binaire obligatoire, puisqu'elle autorise seulement un changement d'état civil selon un choix restrictif: homme ou femme.

L'apartheid du genre est maintenu.

DISCRIMINATIONS LIÉES À L'APARTHEID DU GENRE:
Une fois posés les fondements de l'apartheid du genre, il est facile de saisir quelles discriminations en découlent.

Il est important de comprendre que cet apartheid du genre est:
- la cause des besoins de transition pour les personnes étiquetées trans. Une violence identique à celle qui forcerait un humain de couleur à vouloir devenir blanc afin de pouvoir vivre!
- la cause des discriminations de tous les LGBTI mais aussi des femmes.

À l'origine de l'idée de minorités.

Aussi se cantonner à des revendications archaïques tel un changement d'état civil avec plus ou moins de judiciarisation comme le demandent tant d'associations LGB et T ou le proposent des député.e.s, applaudir lors de l'introduction d'une notion non fondée juridiquement appelée «identité sexuelle» dans la loi sur le harcèlement sexuel en juillet 2012 en disant haut et fort que la transphobie est enfin reconnue (voir les commentaires de HES et d'autres associations LGB et T de cette période), promouvoir une loi sur la transidentité ce qui ne ferait que cantonner l'identité de genre à une petite partie de la population humaine… tout cela concoure à renforcer l'apartheid du genre.

De même le communautarisme trans' et le refus de nombre de trans' de considérer que des non-trans' puissent s'exprimer sur la question de l'identité de genre traduisent une incompréhension de ce qu'est réellement l'identité de genre et renforcent l'apartheid du genre!

La liste des discriminations induites ne peut que s'allonger lorsque l'importance de l'identité de genre dans la définition même de ce que «être un être humain» est saisie.

Il n'est nullement surprenant que l'idée d'une «Théorie du genre» (pourtant nous ne sommes nullement une «théorie», nous sommes bien réel.le.s) et d'un complot visant à détruire la société soit avancée par les forces rétrogrades qui ont, elles, parfaitement compris ce que la reconnaissance de l'identité de genre et son extrême diversité via ses expressions auraient comme conséquence politique avec une remise en cause de l'hétéropatriarcat et de la main mise d'une minorité dominante sur l'ensemble de la population.

POURQUOI L’ÉTAT DOIT RÉPARATION?
Dès l'instant où un diktat non fondé engendre une différence artificielle, politiquement entretenue et considérée comme fondamentale (naturelle?) et inaltérable, donc crée des discriminations, en opposition complète avec l'article 1 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme («Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits»), l’État doit réparation, ce qui fut fait pour d'autres discriminations.

Ce non respect des Droits Humains a été souligné par M. Thomas Hammarberg, ancien Commissaire aux Droits de l'Homme du Conseil de l'Europe, dans son document thématique «Droits de l'homme et identité de genre», publié en 2009 au travers de 12 recommandations aux États Membres du Conseil de l'Europe afin que cessent les discriminations liées aux expressions de l'identité de genre.

La première recommandation est fondamentale, les 11 autres ne sont que la suite logique de la première:

«Mettre en œuvre les normes internationales des Droits de l’Homme sans distinction et interdire expressément la discrimination fondée sur l’identité de genre dans la législation nationale antidiscrimination. Cette mise en œuvre au niveau national devrait s’inspirer des principes de Yogyakarta sur l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre.»

Ces réparations passent bien évidemment par la reconnaissance officielle de l'identité de genre (et non une «identité sexuelle» qui est sans fondement juridique internationalement reconnu), cette reconnaissance permettra la lutte contre les discriminations liées au genre, telle la reconnaissance de l'absence de différence entre les êtres humains en fonction de la couleur de peau permet la lutte contre le racisme.

Cette reconnaissance et l'application d'icelle devra immédiatement être accompagnée de la disparition de toute mention discriminatoire de sexe/genre sur l'ensemble des papiers officiels. Toute autre hypothèse (absence de mention, «troisième sexe») ne ferait que perpétuer l'apartheid du genre. Libre à chacun.e de se définir.

Et, bien évidemment, concernant directement les personnes aujourd'hui étiqueté.e.s trans', l’État se devra de réparer les dégâts provoqués par cet apartheid du genre par la prise en charge des actes transphobes mais aussi des éventuels traitements hormonaux et/ou chirurgicaux car il est fondamental de comprendre que le besoin d'aide médicale des personnes trans' est la conséquence de la violence de la discrimination liée à l'apartheid du genre et non la réponse thérapeutique à une souffrance d'origine inconnue, inexpliquée et inexplicable comme le dit le corps médical.

Donc apporter réparation à une discrimination étatique et non médicaliser un sujet qui, finalement, n'est que politique.

Conclusion:
J'aimerai finir par deux citations que je vous laisse méditer:

«La bataille de l'ignorance se gagne tous les jours et elle finit par ouvrir sur des perspectives insoupçonnées» (Dalaï Lama)

et

«Adhérer à l'idéologie de l’oppresseur renforce l'ignorance et la division».

Delphine Philbert, auteure de Devenir celle que je suis
Marraine et administratrice, responsable des questions d'identité de genre chez Objectif Égalité Lorraine
Membre du groupe identité de genre de SOS homophobie
Intervenante lors de l'Europride 2013 et lors du TDoR 2013 à Strasbourg

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