Xavier Héraud

Photo: Sébastien Dolidon

Il faut au moins rendre cet hommage à la journaliste de Slate. Depuis le début du rapprochement entre Yagg et Têtu, elle est la seule journaliste à avoir pris la peine d’appeler Yagg (la première fois il y a quelques semaines et la deuxième il y a quelques jours). Au vu du résultat, un papier publié par Slate intitulé Médias: les lesbiennes invisibles, gageons qu’elle aurait presque pu s’en passer.

Jusqu’ici nous n’avions pas réagi publiquement quand des erreurs ou des approximations concernant Yagg étaient publiées, mais cet article-là, qui n’a vraisemblablement pas été relu par la rédaction en chef, ne peut rester sans réponse.

YAGG, UN SITE «SPÉCIALISÉ»?
Principal reproche: la journaliste réussit l’exploit de faire un papier sur la présence des lesbiennes dans les médias sans jamais expliquer à aucun moment que l’actu lesbienne est traitée tous les jours sur Yagg depuis bientôt 5 ans.

Ainsi, Yagg est-il présenté d’emblée comme un «site d’information spécialisé» et non comme un site LGBT. Curieux choix de mot, qui gomme une bonne fois pour toutes Yagg du champ de vision de l’article. Circulez, il n’y a pas de lesbienne à voir sur Yagg. Première nouvelle!

Illustration: un peu plus loin, le papier évoque le traitement des sexualités lesbiennes. On peut lire cette phrase étonnante:

«Cette année, c’est une vidéo de la réalisatrice militante Emilie Jouvet qui communique sur le sujet, reprise ici et là sur les fanzines et blogs.»

Cette vidéo, «Entre filles, on ne risque rien», est extraite de la campagne Tu sais quoi?, réalisée par… Yagg. Et avant d’être diffusée «sur les fanzines et les blogs», elle a d’abord été vue sur Yagg (plus de 46000 vues à ce jour). Emilie Jouvet avait déjà réalisé une vidéo de prévention lesbienne pour Yagg, dans le cadre de notre campagne Sexe, prévention et vidéos en… 2009 (voir «Je protège mon sextoy»). Et deux ans plus tard, Yagg lançait Comment ça va les filles?, une campagne entièrement consacrée aux sexualités et à la santé lesbienne, avec sept vidéos, des articles, des chats, etc.

Au delà de ça, Yagg a toujours été et sera toujours un média totalement mixte. Il suffit de nous lire pour le constater.

TÊTUE
Venons en maintenant à l’accroche de l’article: la «disparition» de Têtue, qui passe les lesbiennes «à la trappe». Qu’est ce que Têtue déjà? À lire l’article de Slate, on ne sait plus très bien. Au début de l’article, c’est un «site». Un peu plus loin, c’est une «rubrique». Enfin, la «deuxième partie d’un site bicéphale». Pour faire un peu d’histoire, Têtue, c’est une rubrique créée dans Têtu (le magazine papier) en 2004 par Judith Silberfeld, qui est accessoirement la rédactrice en chef de Yagg, ce qui, encore une fois, n’est précisé à aucun moment. D’un point de vue technique, une rubrique Têtue a ensuite été créée et animée par Ursula Del Aguila sur le site lors de sa refonte, en donnant l’apparence (réussie) qu’il s’agissait d’un site à part entière. Et le nom Têtue a ensuite été exploité pour diverses choses, événements, compil, etc. On ergote sur le choix des mots? Oui. C’est ce que tout.e journaliste professionnel.le devrait faire. Ce n’est pas tout à fait la même chose de supprimer un site entier ou une rubrique…

Lorsque Jean-Jacques Augier a racheté Têtu en février dernier, il a été décidé de confier l’animation du site à l’équipe de Yagg. La mission était de maintenir un contenu pour les lecteurs et lectrices de Tetu.com, tout en limitant les coûts. Têtu étant un magazine masculin, il paraissait plutôt logique que son site lui ressemble et le rapprochement avec Yagg, un site totalement mixte, permettait aux lectrices de continuer à être informées sur l’actu lesbienne.

BARBIETURIX
Un petit point sur l’«affaire Barbieturix». Le site lesbien, nous dit Slate, a protesté contre la disparition de Têtue et l’article a été supprimé, vraisemblablement suite à des pressions. On passe rapidement sur la construction du paragraphe qui impute ces «pressions» à Têtu, mais fait réagir Christophe Martet, directeur de la publication de Yagg (et non «directeur de la rédaction», ce n’est pas la même chose). Et d’une l’article en question était truffé d’erreurs et d’approximations (ça nous en rappelle un autre), et de deux – et c’est ce qui posait le plus problème – il était rédigé par une ancienne pigiste de tetu.com sans que jamais cela ne soit explicité (tout comme Léa Lejeune, qui a publié un article sur tetu.com en 2012). Lorsqu’on est journaliste, si on écrit sur un sujet dont on est juge et partie, il faut au moins avoir le courage de l’écrire. Sinon, l’article est biaisé. C’est une des règles de base du métier.

Yagg a simplement demandé un droit de réponse. Il a été refusé. Puis, à l’initiative de Barbieturix, l’article a été retiré. Depuis nous avons effectivement arrêté notre partenariat, mais c’est un post biphobe qui a motivé cette décision, pas celui sur Têtue.

LA DIXIÈME MUSE
Dernière salve d’erreurs, qui montre bien la confusion générale de l’article de Slate, celles qui concernent La Dixième Muse / Muse & Out. Le magazine, qui a cessé sa publication récemment, est présenté comme un magazine et un site belge. Le siège social de sa société éditrice se trouvait à Estaires, dans le département du Nord (59), c’était donc bien une société française.

L’article se termine par ce paragraphe:

«Reste une petite manne publicitaire communautaire, celle qui soutenait Muse & out ces dernières années. Sûrement pas assez pour financer une équipe de journalistes dédiée. Au Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, cette disparition du dernier média lesbien inquiète peu finalement. Et, au sein de la communauté, personne n’a fait de reproches aux patrons de presse qui ont enterré cette voix singulière.»

Au début de l’article, le dernier média lesbien qu’on enterrait, c’était Têtue, à la fin c’est Muse & Out. Passons. Et réjouissons-nous qu’«au sein de la communauté», personne n’ait fait de reproche aux dirigeantes de feu La Dixième Muse. Voir sa société et 10 ans de sa vie placés en liquidation judiciaire ( et non en «redressement judiciaire», les mots… toujours les mots) est déjà assez traumatisant. Cela serait vraiment faire preuve d’une absence de sensibilité assez déplacée.

Les lesbiennes n’ont pas de média spécifique en France, c’est vrai. Têtue n’était pas un média – au sens entreprise de presse – à proprement parler, mais La Dixième Muse en était un, dès avant sa tentative de devenir mixte. Nous sommes les premièr.e.s à déplorer cette situation. Maintenant que Têtu n’exploite plus Têtue, y a-t-il moins de contenu pour les lesbiennes? Sans doute. Mais on ne peut pas laisser penser que les lesbiennes n’ont aucun média français vers qui se tourner. Avec Yagg, nous proposons depuis près de 5 ans un site d’informations où les lesbiennes ont toute leur place, c’est à dire une place importante. Celles et ceux qui nous lisent le savent. Mais l’info n’est pas parvenue jusqu’à Slate, manifestement.

Photo Capture de la vidéo d’Émilie Jouvet, «Entre filles, on ne risque rien»