L’histoire de la petite BD qui devient film, lequel film reçoit la Palme d’or, aurait dû être belle. L’adaptation ciné n’aurait sans doute pas échappé à la polémique (un homme hétéro peut-il réaliser un film sur une histoire d’amour entre deux femmes? Les scènes de sexe sont-elles crédibles? L’œuvre de Julie Maroh a-t-elle été respectée?), mais celle-ci aurait eu plus de chances de faire avancer le Schmilblick. Las, celle que l’on retiendra risque d’être la querelle entre une actrice et le réalisateur, plus encore que la question des conditions de tournage (sur ce film et sur d’autres).

«Selon moi, ce film ne devrait pas sortir, il a été trop sali, déplore Abdellatif Kechiche. dans une interview-fleuve à Télérama, en kiosques aujourd’hui. (…) Léa Seydoux vole la vedette au film, ainsi qu’à Adèle Exarchopoulos, et elle ne mesure pas les conséquences désastreuses de ses propos, qui vont empêcher les spectateurs d’entrer dans la salle avec un cœur vierge et un regard bienveillant.

«(…) Moi, je n’irais pas voir le film du cinéaste sadique et tyrannique dont on fait le portrait aujourd’hui! (…) Quand j’ai lu ce qu’elle disait, je n’ai pas compris. Si elle a vraiment vécu ce qu’elle raconte, pourquoi être venue à Cannes pleurer, remercier, monter les marches, passer des journées à essayer robes et bijoux? Quel métier fait-elle, actrice ou artiste de gala?»

«Quand Léa Seydoux s’est présentée à moi, elle disait avoir du mal à jouer de façon naturelle, poursuit-il. (…) Elle a insisté pour venir. Et ensuite pour rester, parce que j’avais des doutes sur notre réussite. (…) Je lui ai proposé plusieurs fois d’en rester là. Dont une après 20 jours de tournage. Mais elle tenait à continuer. Moi, j’étais prêt à appeler Sara Forestier, qui avait très envie du rôle (…). J’avais aussi pensé à Mélanie Thierry, une actrice accomplie. Mais j’aime la difficulté, et ça me semblait un défi de prendre une jeune fille qui aspire à être une star. (…) Toute l’attention que j’ai dû lui porter a pas mal perturbé ma relation avec Adèle. Mais j’aurais aimé n’avoir jamais à en parler.»

Heureusement, même si c’est cette polémique qui est annoncée en couverture de Télérama, l’entretien va bien au-delà. Andellatif Kechiche raconte comment il a découvert Le Bleu est une couleur chaude («En traînant à la Fnac, je l’ai feuilletée et j’ai été séduit par la beauté des planches»). Le débat sur le mariage pour tous n’avait pas encore commencé, rappelle-t-il: «C’était très étrange, lors du festival de Cannes, de présenter le film au cœur de toute cette agitation. Je me suis dit: « Tiens, j’ai tapé juste », et, en même temps, j’ai trouvé attristant qu’on en soit encore là.»

Quant aux scènes de sexe, jugées par certain.e.s trop longues, trop crues, le réalisateur réfute toute volonté de provoquer: «Je cherche depuis toujours une « vérité » des personnages parce que j’ai envie qu’on les aime, qu’on aime leur communauté, que ça soient les jeunes des cités ou les homosexuels». C’est cette recherche de vérité qui le pousse à faire et refaire:

«Je suis rarement satisfait. (…) Un film n’est jamais terminé. Deux ans après la sortie de L’Esquive, lors d’une conversation avec un collègue new-yorkais, j’ai trouvé la fin du film. (…) Après le festival de Cannes, tout le monde s’attendait à ce que je reprenne La Vie d’Adèle pour en modifier le montage. Mais je n’en ai rien fait, je connais le risque de se noyer.»

Une autre version existe néanmoins, confirme-t-il.

Voudrait-il que le film sorte en Tunisie, où il vit également? «Je ne tiens pas à ce que mon film provoque du désordre ou de la haine. (…) Je veux que le film soit un moment de bonheur pour le spectateur, pas qu’il soit menacé à la sortie de la salle.» Mais il ne s’inquiète pas: les Tunisien.ne.s téléchargeront son film sur internet: «c’est mieux qu’ils le voient comme ça. Ça leur parlera plus que dans l’interdit et la culpabilité».

Des extraits de cet entretien (qu’il faut lire en intégralité) sont publiés sur le site de Télérama.

Photo Télérama

Lire aussi «Pourquoi vous ne verrez pas «La Vie d’Adèle» au Jeudi c’est gay-friendly», par Christophe Martet