Christophe MartetPublic habitué des avant-premières gay-friendly de Yagg, vous ne pourrez pas voir le film grand public le plus sexuellement lesbien de l’année. Nous parlons de La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, avec Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, dont le distributeur, Wild Bunch, a refusé qu’il soit projeté au Gaumont Opéra Premier. Le 10 juillet, après que la directrice du Gaumont Opéra a contacté le distributeur, la réponse est tombée, nette: «Nous ne préférons pas participer à cette soirée». Depuis et malgré nos multiples relances par mail et téléphone, Wild Bunch n’a pas daigné nous répondre pour nous donner la moindre explication.

La sortie de La Vie d’Adèle est pourtant un événement à plus d’un titre. D’abord parce que c’est un grand film. Et une Palme d’or qui présente l’histoire d’amour – et de sexe – entre deux lesbiennes, c’est historique. La polémique sur les conditions de travail pendant le tournage ou l’attitude du réalisateur envers ses comédiennes a pu occulter la réalité de La Vie d’Adèle, une œuvre qui a ses défauts mais qui offre une représentation de l’homosexualité féminine qui fera date.

Pourtant la question de la collaboration avec les médias homos a dû être posée. Cet été, des journalistes de médias LGBT, dont Yagg et Têtu, ont été invité.e.s à une avant-première de La Vie d’Adèle. À l’issue de la projection, nous avons eu droit à un mail dans lequel figurait des questions sur notre appréciation du film. Les deux dernières étaient ainsi rédigées:

– Pensez-vous que des partenariats avec des médias LGBT pour la sortie du film seraient opportuns?
– Pensez-vous qu’il serait choquant que le film n’ait aucun partenaire médias LGBT?

Je ne sais pas quelles ont été les réponses de mes confrères et consœurs mais j’avais affirmé qu’il était absolument opportun que des partenariats soient réalisés et que le contraire serait choquant. J’ajoutais:

«Ce n’est pas réduire ou enfermer le film, n’importe quel film, que de faire un partenariat ou de le présenter à un public LGBT. Au contraire, c’est l’aborder dans toute ses dimensions, et enrichir sa portée.»

Visiblement, nous n’avons pas convaincu Wild Bunch, qui a décidé de se passer d’une opportunité de présenter son film dans le cadre des Jeudi c’est gay-friendly. Je le regrette d’autant plus en lisant cette semaine la longue interview d’Abdellatif Kechiche dans Télérama, dans laquelle le réalisateur de La Vie d’Adèle dit beaucoup de choses, y compris sur l’homosexualité.

Il aurait été passionnant de pouvoir l’écouter débattre avec le public homo (mais pas seulement) du Jeudi c’est gay-friendly. Ce refus n’est pas une surprise. Ce n’est pas la première fois qu’un distributeur refuse, pour la sortie d’un film montrant des personnages homos, de s’associer à des médias LGBT. La principale raison invoquée serait la peur d’enfermer le film, de réduire sa portée, de le ghettoïser. C’est à l’image de certain.e.s qui voient encore les homos comme des individus un peu à part. Jusqu’à nous refuser nos droits. Parler d’homosexualité dans Télérama, c’est possible et ça passe. En parler sur Yagg, c’est réducteur et enfermant. Cherchez l’erreur.

Retrouvez aussi dans le numéro d’octobre de Têtu La Vie ratée d’Adèle, une tribune de Christophe Martet, directeur de publication de Yagg, ainsi que le point de vue de Franck Finance-Madureira sur la différence de classification entre La Vie d’Adèle (moins de 12 ans) et L’Inconnu du lac (moins de 16 ans).

Photos Sébastien Dolidon (Christophe Martet) / Wild Bunch (La Vie d’Adèle)