Plus d’une semaine après son lancement, l’Europride de Marseille se cherche encore. Performances et soirées annulées, intervenant.e.s absent.e.s, artistes décommandé.e.s: l’événement n’est pas à la hauteur. Pour éviter le naufrage, des militant.e.s de plusieurs collectifs et associations se proposent de «redonner des couleurs à l’Europride». Un rassemblement en ce sens était organisé ce jeudi 18 juillet à 18h sur le Vieux Port. Pour Stéphane Montigny, président de Aides Paca, cet «acte de visibilité» est primordial pour mettre en avant l’Europride dans la ville. Selon lui, l’éparpillement géographique des lieux de la manifestation donne à celle-ci un aspect «très éclaté» qui la rend invisible.

«UNE IMPRESSION DE VIDE»
Un comble pour une opération censée donner aux LGBT l’occasion de se montrer et de démontrer de quoi ils/elles sont capables. Le problème s’est présenté dès la cérémonie d’ouverture: «Il était difficile de distinguer, au milieu des nombreux touristes, la poignée de militants et de sympathisants de la fierté homosexuelle finalement rassemblés sur le toit-terrasse du [MuCem]», constatait alors l’AFP. À la Friche de la Belle de Mai, une ancienne manufacture reconvertie en pôle culturel où est installé le Village associatif, «il ne se passe pas grand-chose, décrit un témoin à Yagg. Comme il n’y a personne, ça donne une impression de vide.»

Parfois, quand il se passe des choses, tout va bien. Le sociologue Éric Fassin s’est dit «très content» des conditions dans lesquelles sa conférence s’est déroulée. Les visiteurs/ses sur place évoquent des échanges intellectuels riches, des rencontres variées avec des militant.e.s du Proche et du Moyen-Orient. «Le volet militant marche très bien, la conférence sur les trans’ a été un succès, des gens se mobilisent pour la Marche du 20», positive Romain Donda, porte-parole de SOS homophobie Paca. Mais parfois, c’est un peu n’importe quoi. La réalisatrice et journaliste Chriss Lag avait proposé il y a plusieurs mois une conférence sur les enjeux de la PMA. Elle n’a jamais eu de retour des organisateurs/trices à ce sujet. «On a tardé à lui répondre», admet Suzanne Ketchian, de la Lesbian and Gay Pride Marseille (LGP Marseille). C’est lorsque le programme des conférences a été dévoilé que Chriss Lag a appris «avec stupeur» qu’elle figurait à l’intérieur.

«N’ayant jamais été contactée et n’ayant pas connaissance de cette programmation, (…) je ne pourrai pas y participer pour des raisons professionnelles», a-t-elle annoncé le jour même dans un communiqué. «Ce jour-là, j’étais en Allemagne, précise-t-elle à Yagg. Ils ont rempli une case pour faire joli avec mon nom.»

Des soirées festives initialement prévues pour accueillir plusieurs milliers de personnes ont dû se contenter de quelques centaines de fêtard.e.s. Coraline Delebarre du Kiosque Info Sida déplore que seules trois filles aient trouvé le chemin jusqu’à la salle de la Friche où avait lieu un atelier sur la sexualité entre femmes. Un autre atelier, consacré aux femmes et au BDSM, a été annulé car personne n’est venu. En l’absence de fléchage et de communication autour des événements, les participant.e.s potentiel.le.s n’ont pas dû trouver leur chemin. Romain Donda invite à prendre du recul: «Avec une centaine d’événements, un festival, des concerts, du sport, une marche, tout ne pouvait pas être parfait, on ne peut pas tirer à boulets rouges sur l’organisation».

Coraline Delebarre non plus ne veut pas accabler Suzanne Ketchian, à la tête de l’Europride cette année. «Je l’ai eue au téléphone, elle semblait aussi embêtée que moi, explique la salariée du Kiosque Info Sida. C’est décevant car on pensait toucher un public varié et dense, mais c’est lié à un problème d’organisation et de dynamique qui n’a pas fonctionné. Il n’y a pas qu’une seule personne responsable.» Romain Donda partage quelque peu ce diagnostic: «On n’a pas suffisamment de mobilisation, mais c’est aussi la faute des associations».

«ON NE PEUT PAS CONTINUER À SE TIRER DANS LES PATTES»
Trop occupées à se faire la guerre? Depuis plusieurs années déjà, les bisbilles entre plusieurs responsables du monde associatif LGBT de la ville animent la vie locale. Dans un courriel envoyé lundi 15 juillet, Christophe Lopez, président de Tous&Go, se proposait «de palier (sic) aux défaillances de l’organisation dont nous suivons chaque jour dans la presse les échecs». Le surlendemain, la page Facebook de l’association dévoilait un teaser vidéo annonçant la marche prévue samedi 20 juillet.

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Une initiative généreuse pour joindre ses forces à celles de la LGP Marseille? Pas vraiment. Dans un autre mail, il s’est attaché à dénigrer vertement les organisateurs/trices de l’Europride. «Christophe a préféré ne pas participer à l’événement. Je regrette qu’il n’ait pas été plus présent de façon productive, commente Romain Donda. On a de la chance d’avoir une Europride à Marseille, même si c’est difficile de rassembler. En tout cas, on ne peut pas continuer à se tirer dans les pattes.»

BOY GEORGE
La dimension européenne de l’événement a fait intervenir d’autres protagonistes, extérieurs à Marseille. Eux ne se gênent pas pour tirer. Très remonté, Marc Vedo, de la société Koolwaters au Royaume-Uni et manager de Boy George, fustige avec virulence «l’absence de professionalisme» de la LGP. «J’ai été assez stupide pour travailler avec ces gens et cela nous a fait perdre du temps», regrette-t-il. À l’origine du conflit, la venue de Boy George à Marseille pour le concert de clôture de l’Europride. En mars dernier, l’artiste aurait été annoncé parmi les célébrités internationales de la soirée. «C’était de la publicité mensongère, clame Marc Vedo. Ils ne m’avaient jamais contacté! Quand j’ai vu ça, je leur ai demandé de retirer son nom.» Suzanne Ketchian s’explique: «En mars, Boy George avait été approché pour le concert de La Troya à Marseille. Ce n’était pas nous.»

Il y a un mois de cela, Marc Vedo dit avoir reçu un appel de la LGP, pour lui demander, de façon très officielle cette fois, de faire venir Boy George à Marseille. Le manager a accepté, à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite autour de cela avant que les contrats soient signés. Là encore, le nom de Boy George réapparaît dans la communication autour de l’Europride, au grand dam de Marc Vedo. D’autant plus que deux semaines avant le concert, le contrat n’avait pas été signé et les billets de l’artiste et des personnes qui l’accompagnent n’avaient pas été payés. «Ils me disaient qu’ils attendaient de l’argent de la ville de Marseille, qu’ils ne pouvaient pas me payer tout de suite, mais qu’il fallait me détendre. Nous ne leur faisions pas confiance.» Marc Vedo a dès lors annulé la venue du chanteur et assigné l’Europride en justice. Là encore, Suzanne Ketchian se justifie: «La première fois que j’ai été contactée par Marc Vedo, c’était le 8 juillet. Avant cela, j’étais en relation avec Michael Bizet [à la tête de JeBookUnestar.com, ndlr], qui m’a lui-même contactée le 20 juin en tant que représentant de Boy George en France. Et je lui ai indiqué que j’attendais des subventions de la région Paca.»

À ce jour, l’Europride indique avoir touché 100000 euros de subvention de la ville de Marseille. La région doit lui en verser 30000 dans le cadre de sa communication et une délibération est prévue le 28 septembre pour allouer 40000 euros supplémentaires à l’Europride. La communauté urbaine Marseille Provence Métropole participe également à hauteur de 77000 euros, mais pas sous la forme de subventions: elle fournit entre autres des barrières, des bennes et des espaces d’affichage.

SHEILA
Sur son site officiel, Sheila a de son côté mentionné sa «rage» et sa «tristesse» de ne pas pouvoir chanter à l’Europride. La chanteuse a fustigé «la fantaisie des organisateurs», déplorant que l’existence soit pleine de «gens formidables» mais aussi «de personnes beaucoup moins honnêtes et sérieuses». Son entourage indique «que le nom de Sheila a été utilisé, mais qu’il n’y a pas eu de moyens mis en place pour la recevoir». «Je ne peux pas vous dire grand-chose car il s’agit d’une production privée, pas de la LGP, se défend Suzanne Ketchian. Je l’ai découvert comme vous.»

NICE
Vue de Nice, la situation semble critique: «Marseille va mettre 10 ans à s’en remettre, prédit Henri Deschaux Beaume du Centre LGBT de Nice. L’Office de Tourisme de Nice a payé pour être dans les programmes, mais on n’est cité nulle part. Ils n’ont absolument pas communiqué. On est devant quelque chose de complètement délirant, l’organisation est catastrophique et honteuse. On a été mis dans une espèce de hangar [la Friche, ndlr], mais il n’y a personne. On aurait fait à Nice le cinquième de ce que Suzanne Ketchian a fait à Maseille, on nous aurait mis dehors!» L’intéressée rétorque que l’Office figure bien parmi les partenaires mais pas en tant qu’annonceur: «Peut-être qu’on s’est mal compris, mais ce seraient les seuls à l’avoir compris comme ça.»

«LOBBY LGBT DEHORS!»
Un tract de la «Manif pour tous» est toutefois venu calmer les esprits, au moins temporairement. Selon les auteur.e.s de ce brûlot, l’Europride serait «une opération de propagande sans précédent du lobby LGBT», ce «groupuscule désavoué par une majorité d’homosexuels». «Lobby LGBT dehors! Non à la dictature des minorités!», conclut le pamphlet.

tract mpt 13

Face à cela, même les plus remonté.e.s s’accordent pour faire profil bas: «Il faut se rassembler, mais après, très clairement, on demandera des comptes à la LGP», promet Henri Deschaux Beaume. Le collectif Idem, rassemblant plus de 10 associations locales et qui s’est créé en marge de la LGP, s’efforce de tenir un discours positif, vantant «un programme large et accessible» qui offre la possibilité «de rencontrer des militants internationaux». «Cette parole-là, on l’entend où et quand en France? Elle est là, alors venez!», insiste Philippe Murcia. Le président du collectif reconnaît «des difficultés d’organisation importantes», «la perte d’intervenant.e.s», mais il veut désormais que l’attention se porte sur «la célébration festive» qui marquera le terme de l’Europride et veut «privilégier la dimension militante».

EXCUSES
Suzanne Ketchian tient à «s’excuser pour le chamboulement». «Pour la partie festive, on a vu trop grand, concède-t-elle. On s’en excuse.» Invité du Talk Actualité sur MarsActu, Nicolas Sanssouci de la LGP Provence a reconnu mercredi 17 juillet le «bordel qu’il y a eu sur l’Europride». Il admet par ailleurs un «manque d’humilité» quant aux ambitions initiales mais se défend en faisant sienne la principale critique adressée aux organisateurs/trices: «Oui, nous sommes des amateurs, nous ne sommes pas des professionnels», rétorque-t-il face aux attaques faisant état d’amateurisme. Il reste encore quelques jours à la LGP pour redresser la barre. L’heure de vérité aura lieu samedi, lors de la Marche des Fiertés prévue dans la ville. Le militant est optimiste: «On ne peut que mieux faire».

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Le talk actualité Marsactu : Nicolas Sanssouci, responsable thématique de l’association LGP

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