Mardi 21 mai, il pleut. Avec mon compagnon, nous descendons l’avenue Gambetta pour nous rendre à la mairie du XXe arrondissement. Nous avons décidé de nous marier.
Ne sachant pas dans quel service aller, je demande mon chemin à l’accueil. «Le bureau des mariages s’il vous plait?» «Au fond, prenez l’ascenseur, allez au premier étage puis au bureau de l’état civil.»

L’ascenseur nous élève d’un demi-étage, et nous trouvons facilement le bureau. La file d’attente est déjà longue, celles et ceux qui sont venu-e-s pour renouveler une pièce d’identité ou réclamer un document remplissent un formulaire. Au bout de 15 minutes, une membre du bureau demande à chacun la raison de sa visite. Nous lui expliquons que alors que nous souhaitons des renseignements sur le mariage. elle nous tend un ticket:

– «Allez là-bas, à droite, asseyez-vous et attendez.»

Devant nous, un homme d’une trentaine d’années est appelé par l’agent municipale. Deux mètres nous séparent, et nous entendons la conversation.
– «C’est pour un mariage, euh, normal?», lui dit la fonctionnaire.
– «Euh, oui, enfin, je veux me marier avec mon compagnon,» lui répond le jeune homme.
– «Oui, bien sûr, pas de problème. Pardonnez-moi si j’ai été maladroite, mais je suis obligée de demander, lui répond-elle, j’ai des dossiers différents.»

PHOTOCOPIES
Elle prend alors le temps de lui expliquer en détail le contenu du dossier. il se lève et s’en va. Une sonnette retentit et le numéro 016 s’affiche. À nous, je lance à mon ami.
– «Bonjour, dit-il à la fonctionnaire. Nous voulons nous marier.» La phrase peut sembler anodine, la prononcer suffisamment fort pour que la plupart des personnes présentes l’entendent lui donne une certaine force et une certaine solennité. Un léger frisson de fierté me parcourt le corps.
– «D’accord, nous répond-elle. Je vais tout vous expliquer. Nous n’avons pas attendu la loi pour nous adapter. Nous avons préparé un dossier avec deux fiches époux pour les homos, un autre avec deux fiches épouses pour les femmes homos, et un dernier pour les hétéros.» Elle nous montre alors les trois piles et pioche dans la première. «Nous avons fait des photocopies!», lance-t-elle, visiblement amusée.
Alors qu’elle commence à expliquer à mon compagnon, plus attentif que moi, la procédure à suivre, je repense à ces mois de bataille sémantique sur l’incroyable bouleversement qu’allait provoquer l’ouverture du mariage des couples de même sexe.

Que n’a-t-on entendu! Fin de la civilisation, disparition de l’ordre symbolique de la société, perte des repères, j’en passe et des meilleures. Et nous voici devant une fonctionnaire municipale, qui nous explique non sans malice qu’il suffisait simplement… de faire des photocopies. À cet instant précis, je me dis: tout ça pour ça. Évanouis les oiseaux de mauvaise augure, les homophobes de tout poil, les mois où il a fallu ronger son frein pour ne pas outer tel politique dans le placard et opposé à l’égalité des droits, où il a fallu jour après jour écouter les «arguments» des anti, où pour notre travail, nous avons du assister au Parlement à des discussions sans fin des opposants au mariage pour tous, plus virulents les uns que les autres, mais «attention, je ne suis pas homophobe» tournant en boucle au début de chacune de leurs interventions! La fonctionnaire poursuit ses explications.

– «Puisque vous êtes étranger, dit-elle à mon compagnon, vous devrez vous rendre à votre ambassade pour leur demander un certificat de coutume.»

PRINCIPE DE RÉALITÉ
Le principe de réalité nous revient alors en pleine figure. La France a certes rejoint le club des pays où le mariage des homos est légal, mais mon compagnon vient d’un pays où l’homosexualité n’est pas franchement acceptée (et c’est un doux euphémisme). Comment dans ce cas réclamer le certificat de coutume, signé des autorités consulaires et qui stipule que mon compagnon n’est pas marié dans son pays et que le mariage que nous allons célébrer y sera reconnu?
Doucement, mon ami explique à l’agent de la mairie, que dans son pays, les homos sont persécuté-e-s, jeté-e-s en prison.
«Mais vous n’êtes pas les premiers à me parler de cela, répond-elle sans se départir de son sourire. J’appelle mon supérieur.»
Elle lui explique la situation, puis raccroche.
– «Venez avec ce que vous pouvez et nous verrons ce que nous pourrons faire.»

Nous repartons, après dix bonnes minutes passées à écouter ses explications. Tout s’est passé normalement, sans heurt. Et nombreux sont celles et ceux qui, présent-e-s au bureau d’état civil ce jour-là, ont vu que deux hommes venaient chercher un dossier de mariage. Un dossier que nous avons exhibé fièrement dans les couloirs de la mairie.
La suite? Trouver la date du mariage, et ça ce n’est pas une mince affaire! Mais comme me le disait ma sœur au téléphone: «Une fois la date trouvée, tout roule.»

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