operette-duteurtre-jeff-operaJe racontais l’autre soir à mon amie Aurore que le soir de Noël, lorsque j’étais enfant, il y avait toujours un vif débat à la maison sur le programme télévisé. Mes parents choisissaient généralement les variétés, mais c’était compter sans mon opulente grand-mère, qui débarquait le matin avec des cabas et des filets chargés de jouets, de macarons et de chocolats et qui, d’autorité, changeait de chaine pour regarder l’opérette. Lorsque la télé n’en jouait pas, une comédie musicale américaine faisait fort bien l’affaire.

Dans son combat, elle pouvait compter sur mon indéfectible soutien, et pas uniquement parce que je louchais sur sa précieuse cargaison.

Il faut dire que j’aimais bien, moi aussi, écouter et fredonner des airs d’opérette. Tandis que mes camarades de collège ne juraient que par Supertramp et les Pink Floyds, je me délectais tous les samedis de Musique légère, l’émission de la regrettée Sylvie Février. Et quand j’allais rendre visite à mon ami Christian, à l’heure du goûter, nous écoutions Bourvil chanter La Route Fleurie, en trempant des gaufrettes dans un grand bol de crème Mont-Blanc au praliné.

Aujourd’hui encore, entre Janacek et Francis Lopez, le choix serait vite fait. Le problème est que l’opérette a quasiment disparu des théâtres parisiens, de la radio et de la télé. Bien sûr, il y a plusieurs années, le Châtelet nous a ravi avec un Chanteur de Mexico plein de vie et de couleurs, et la Salle Favart maintient quand même un peu le flambeau. Lorsqu’on a annoncé le projet de renouveau de la Gaité Lyrique, j’ai repris espoir, avant de déchanter rapidement en apprenant qu’on allait massacrer une fois de plus ce vieux théâtre pour en faire un machin d’art conceptuel pour les bobos blasés du quartier.

Mais où voulais-je en venir ? Ah oui, à ma dernière trouvaille chez Gibert, un livre de Benoit Duteurtre tout à la gloire de l’opérette. Un joli plaidoyer, très bien écrit et parfaitement documenté, dont je me suis délecté ces derniers jours.

Benoît Duteurtre est né à Sainte-Adresse, près du Havre. Il commence à écrire vers l’âge de 15 ans. Il étudie la musicologie à Rouen puis à Paris. En 1982, encouragé par Samuel Beckett, il publie sa première nouvelle dans la revue Minuit, compose de la musique et gagne sa vie comme pianiste.

Après la publication de son roman Sommeil perdu (Grasset, 1985), Benoît Duteurtre travaille comme critique musical et journaliste pour de nombreuses publications, Le Monde de la musique, Diapason mais aussi Elle et Playboy. En 1991, il crée avec le compositeur Marcel Landowski une association de concerts destinée à faire connaître les principaux courants de la musique d’aujourd’hui. Il s’intéresse également aux compositeurs méconnus du XIXe et du XXe siècle et devient conseiller artistique de la Biennale de la Musique Française de Lyon. En 1993, il devient directeur de l’excellente collection Solfèges aux éditions du Seuil.

En 1995, Benoît Duteurtre écrit Requiem pour une avant-garde (Robert Laffont), un essai mordant et très bien documenté qui dresse un tableau au vitriol de la musique contemporaine, notamment de la clique boulezienne nationale nourrie aux fonds publics. Le livre, qui déclencha une vive polémique, en France et à l’étranger, reste aujourd’hui une référence pour tous ceux qui veulent comprendre comment on a pu parvenir à creuser un tel fossé entre le public et la plupart des compositeurs actuels.

Dans un récent opus, Ma belle époque (Bartillat), Duteurtre a rassemblé une série d’articles parus dans la presse depuis une quinzaine d’années. On y trouve notamment un délicieux chapitre intitulé potions légères, où il rend compte de son combat pour la réhabilation du cinéma de Louis de Funès, des romans de Marcel Aymé et, bien sûr, de l’opérette.

Le problème avec Duteurtre, c’est que cette gentille nostalgie commence à tourner, au fil des années, en râleries de vieux grincheux. L’obsession du c’était mieux avant, qui l’a déjà conduit à commettre des panégyriques assez creux des années De Gaulle, le fait aujourd’hui se lancer dans des attaques perfides contre le mariage pour tous. Peut-être regrette-il le temps béni de tante Yvonne, quand les petites virées dans les saunas gays qu’il raconte dans un de ses livres, suffisaient à envoyer les gens en prison ou à l’asile psychiatrique ? Allons Benoît, reprenez-vous, le monde change, la société aussi, et pas toujours dans le mauvais sens.
Publié en partenariat avec le blog Jeff Opéra