Abby Sugar et Sylvie Lardeux, un couple franco-américain, se sont lancées dans une grande aventure, la création d’une entreprise de sous-vêtements pour femmes mais non genrés, Play Out Underwear. Pour lancer leur marque, elles ont décidé de faire un appel aux dons sur Kickstarter. Depuis les États-Unis où elles commencent à faire parler de leur projet dans les médias (voir les articles sur le Huffington Post ou After Ellen, Sylvie Lardeux, alias Yiu sur la communauté Yagg, a accepté de répondre aux questions de YaggPro.

Comment avez-vous eu l’idée de lancer Play Out Underwear? À New York, c’est comme dans les séries américaines, presque personne n’a de machine à laver personnelle, c’est soit à la cave, soit à la laverie automatique, donc on ne fait pas la lessive trop souvent! Quand j’ai emménagé avec Abby, je n’avais pas assez de sous-vêtements pour ça et elle en a vite eu marre de ce problème de lessive. Alors elle a décidé de m’offrir des sous-vêtements… sauf qu’elle n’a rien trouvé. La raison, c’est que je n’arrivais pas à en trouver moi-même qui me plaisait, donc je me rabattais vers des sous-vêtements American Apparel qui ne sont pas trop mal, mais ni de très bonne qualité, ni très fun. En gros, j’avais le choix entre ça ou les froufrous roses de Victoria Secret. En Europe, on a quelques marques sympa comme Pull-in, qui font des sous-vêtements graphiques et fun, mais aux États-Unis, il n’y a rien. Alors on s’est dit que d’autres femmes devaient avoir le même problème et donc qu’on devait créer ce qu’il nous manquait! Quand on cherche des sous-vêtements qui ne soient pas rose ou pastel et sans dentelle, on voit pas mal de marques qui en font des sympas, funs et confortables… pour les mecs. Je connais beaucoup de femmes qui portent des sous-vêtements masculins parce qu’elles n’en trouvent pas qui leur conviennent. Nous, on voulait ça mais pour nous, avec le style des sous-vêtements masculins mais plus adaptés a notre morphologie, avec un élastique large de type waistband, mais pas aussi serré que sur les boxers masculins, des graphiques sympas, un tissu respirant, et des coupes vraiment confortables.

Avez-vous rencontré des difficultés durant le processus de création de Play Out? Oh oui, c’est une industrie très fermée! En gros pour développer un produit, il faut avoir une idée du prix final, donc de ce qu’on va devoir dépenser pour produire, sauf que personne ne veut donner de prix… c’est un peu le serpent qui se mord la queue, on ne sait pas par où commencer! En plus, le plus souvent les gens ne veulent pas nous parler parce qu’ils ne nous connaissent pas. On a compris ça le jour où on a téléphoné à une manufacture pour savoir s’ils pouvaient coudre nos produits et ils ont refusé, jusqu’à ce qu’on répète que untel nous avaient dit de téléphoner, et là, miracle, c’était possible… Un autre problème: l’an dernier on manquait de temps et on n’arrivait plus à avancer dans notre projet. On a donc embauché des consultants pour nous aider et finalement ils n’ont pas fait grand-chose à part nous faire perdre notre temps et notre argent… On a quand même appris une bonne leçon dans l’histoire! Mais nous avons aussi eu beaucoup d’aide de la part de nos ami-e-s qui nous ont soutenues. On a une amie graphiste qui nous a présentées à son ex-costumière qui nous a beaucoup aidées et nous a donné des contacts. Plus récemment, on a eu l’aide de nos amies pour faire les photos de nos produits et la vidéo pour Kickstarter (cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la vidéo).

playout video

Comment s’est fait le choix des motifs, mais aussi des formes de Play Out? La première chose qu’on voulait, c’est un boxer/boybrief. Ensuite Abby aime les coupe bikini, donc on a décidé d’en faire un qui soit confortable, et finalement un classique hipster pour compléter, parce que tout le monde n’aime pas forcement les boxers. Ça a été facile de choisir les formes, mais plus long de les couper de façon à ce que ce soit vraiment adapté. Et évidemment, toutes les coupes sont taille basse. Pour les motifs, on est allées à des expositions où des graphistes vendent leurs motifs spécialement créés pour l’industrie textile. On a toutes les deux adoré le style d’une de ces agences qui a comme clients des créateurs qu’on aime comme DC Shoes, Converse, Fox, Hurley. Ce qui est bien c’est qu’on est deux, avec des goûts et une culture différents, donc ça permet de faire des compromis et de ne pas aller dans des trucs trop bizarres.

Était-ce une volonté de votre part d’apposer le «made in America» sur l’étiquette? Oui, c’était très important dès le début! Si on avait été en France, on aurait voulu faire du «made in France». On pense que c’est important en tant qu’entrepreneur d’essayer de maintenir, et si possible de créer des boulots sur place. En plus, ça permet aussi de diminuer notre empreinte carbone, ce qui est aussi important pour nous. Ceci étant dit, ce n’est pas forcément évident de produire aux États-Unis. Les entreprises produisent en Chine pas seulement à cause des prix, mais aussi parce qu’ils sont plus accommodants et plus souples et font, contrairement à ce qu’on pourrait penser, souvent de la meilleure qualité.

L’entreprise de sextoys Wet For Her faisait le constat il y a un an qu’il était difficile en France de stimuler une démarche de consommation communautaire chez les lesbiennes, et qu’aux États-Unis cela se passe différemment. Faites-vous le même constat? Je pense que ça touche au fondement même de ces deux pays. La France est traditionnellement anti-communautaire alors que les États-Unis sont au contraire ultra-communautaires. Il n’est pas rare ici de croiser des gens qui vivent aux États-Unis depuis des dizaines d’années et qui ne parlent pas anglais, parce qu’ils restent dans leur communauté et n’ont pas vraiment besoin d’en sortir. Ça parait hallucinant pour des Français, mais ici c’est normal d’aller voir un comptable coréen si on est coréen. Donc je ne pense pas vraiment que ce soit spécifique aux lesbiennes, c’est plutôt une histoire de communauté en général. D’autre part, les États-Unis sont un grand pays avec un milieu immense et rétrograde et donc les gays migrent et se regroupent dans les grandes villes, où ils se créent une nouvelle famille en générale très, très gay. En arrivant dans des villes aussi grandes que New York, ce qui se passe c’est qu’on rejoint sa communauté. La très grande majorité de nos amis sont homos, ce qui n’était pas mon cas en France, par exemple. Cela fait des communautés de tailles plus importantes, ce qui permet d’avoir plus d’événements communautaires, des soirées, mais aussi beaucoup d’associations sportives lesbiennes, par exemple. Ceci dit, je pense que la consommation communautaire existe aussi en France, mais c’est plus discret, ça ne s’affiche pas. À mon avis, les gens qui achètent les fingers de Wet For Her ou les sous-vêtements Pull-in en France sont sûrement majoritairement lesbiennes.

Pourquoi avez-vous besoin du soutien des internautes pour lancer la marque, avec la plateforme Kickstarter? C’est assez incroyable de voir l’inventivité de la communauté Kickstarter. On est convaincues que ça va changer la façon dont les gens créent des produits en donnant la possibilité à chacun de construire et de développer un bien qui répond à une demande particulière, sans passer par le filtre, forcément conservateur, des banques ou des grandes entreprises qui ne veulent produire que pour la majorité. De plus, c’est un test direct du potentiel d’un produit. Pour le type de produits qu’on veut créer, les minimums à commander sont vraiment élevés, et on n’a pas les moyens d’avancer l’argent pour la production de cette première collection. On trouve que Kickstarter est assez génial pour tout ce qui est mode et design, car ça fonctionne comme une précommande, les gens nous donne un peu d’argent et en échange, ils reçoivent un boxer de leur choix. C’est quand même mieux qu’un prêt bancaire, non?

Participez vous aussi au financement de Play Out Underwear