[mise à jour, 26 avril, 11h02] Lire aussi Trois anecdotes sur le vote à l’Assemblée du mardi 23 avril 2013.

Si l’on espère que ce que l’Histoire retiendra du 23 avril c’est le vote de la loi ouvrant le mariage aux couple homosexuels, on ne peut oublier dans quelles conditions s’est fait ce vote. L’homophobie décomplexée – mais non assumée – des derniers mois s’est imposée jusque dans les hémicycles de l’Assemblée nationale et du Sénat. Histoire de gâcher la fête jusqu’au bout, et pas juste lors de manifestations inutiles et, pour certaines, ultra-violentes, des anti-mariage pour tous ont tenté de brandir une banderole en tribune du public juste avant le vote (lire Mariage pour tous: la loi est adoptée!). Selon Hélène Bekmezian, journaliste au Monde, les fauteurs de trouble auraient bénéficié d’invitations du député UMP Hervé Mariton et de son collègue d’extrême droite Jacques Bompard. Les huissiers sont immédiatement intervenus mais l’incident a glacé l’assistance. Alexandra Boucherifi, du collectif Hétéros au boulot, Philippe Khayat et Olivier Couderc (agressé dans la nuit du 6 au 7 avril avec son compagnon Wilfred de Bruijn) se trouvaient dans la tribune.

LES PRO D’UN CÔTÉ, LES ANTI DE L’AUTRE?
«J’ai passé ces dernières semaines dans les tribunes des visiteurs du Sénat et de l’Assemblée nationale, raconte Philippe. Oui, j’ai que ça à faire. Là, toute “manifestation d’approbation ou d’improbation” étant proscrite, mon petit jeu, c’est de deviner qui est pro et qui est anti parmi le public qui assiste aux séances. Et quand Frigide Barjot déboule et distribue bises et poignées de main, on sait si on a gagné.

«Ce mardi 23 avril 2013, nous entrons enfin, pour la dernière fois de ce marathon insensé, dans la tribune pour assister au vote solennel d’une loi que j’attends depuis plus de 15 ans (j’en ai 33). J’ai réussi à me retrouver assis près des miens: une camarade militante et son amoureuse qui s’est fait porter pâle à son travail pour pouvoir être présente et qui se l’est joué incognito tout l’après-midi avec sa capuche et son foulard devant les caméras qui pullulaient, la fée hétéro aux cheveux turquoise [Alexandra] ainsi que la désormais star Wilfred et son compagnon Olivier.

«L’atmosphère est bien sûr électrique. On attend que les sièges se remplissent et je commence mon petit jeu du “qui est pro, qui est anti”. Mais je n’ai pas vraiment le temps de jouer car nos voisins, profitant de ce qu’on a encore le droit de parler, mettent les pieds dans le plat et suggèrent avec un sourire que nous appartenons tous, dans ce compartiment, au même camp. Nous les regardons et hésitons: “ah oui? vous croyez?”. “Ils ont essayé de ranger les gens par affinité en fonction du député qui les a invités”, nous répond-on. Sauf que moi je me suis amusé à demander une invitation à mon député UMP qui est opposé au projet de loi, en lui laissant entendre que j’étais de son côté.»

«Nous pensions nous retrouver avec nos nombreux/ses co-militant-e-s mais la plupart d’entre eux n’avaient de place que pour le vote, précise Alexandra. Notre tribune était truffée d’“antis”. Et en un tour d’horizon, nous avons constaté qu’il y avait dans le public de nombreuses familles. Des familles avec des enfants en très bas âge. Comme ce monsieur, assis derrière moi qui tentait d’expliquer ce qui se passait dans l’hémicycle à son fils d’environ trois ans. Le climat nous a paru globalement tendu et démago. Là où les jours précédents nous n’entendions pas une mouche voler comme il est recommandé dans le public, les commentaires ou expressions de mécontentement se lisaient clairement.»

«TOUT S’EST DÉROULÉ TRÈS VITE ET TRÈS VIOLEMMENT»
«Après la pause, nous sommes allés à la séance du vote, poursuit Alexandra. En arrivant dans la tribune, j’ai demandé à l’agent de sécurité qui nous accompagnait d’avoir la gentillesse de bien séparer les pros des antis car je ne le sentais pas. J’avais un drôle de sentiment de pas bien. L’agent m’a rassurée et m’a dit que tout allait bien se passer, il faisait de son mieux pour en effet séparer afin d’éviter les incidents éventuels. Nous avons vu un peu partout autour les têtes de copains qui luttent depuis des mois et ça faisait du bien d’être unis. En face, je voyais Emmanuelle Campo de Caelif avec qui nous avons fait l’une des premières manifs spontanée en novembre. On en voyait le bout et ça faisait du bien…

«Pendant les prises de paroles des députés, un silence ordinaire régnait (dans la tribune il est interdit de parler) même si l’émotion de cette séance historique était palpable. Nous venions d’entendre le très juste et très beau discours humaniste de Noël Mamère, qui a été le premier à marier un couple homosexuel dans la commune de Bègles il y a quelques années. J’en étais émue, comme d’autres autour de moi. On n’entendait plus les derniers gueulards de droite qui rabâchent leurs arguments discriminants… Tout s’est ensuite déroulé très vite et très violemment.»

«Soudain, sur la droite, un homme s’est levé et est monté sur la balustrade comme s’il allait sauter sur les député-e-s et deux autres se sont levés en criant. Ils ont sorti une banderole aux couleurs de la “Manif pour tous” (bleu et rose) qu’ils ont brandie. Il y avait écrit à la main “Référendum” mais d’où nous étions, nous ne voyions que le dos de ces gens et nous en ressentions la détermination. Par ailleurs, l’un des hommes résistait aux agents de sécurité. Tous ont résisté mais il se trouve que celui-ci était juste à côté de moi. J’ai bondi en arrière et j’ai attrapé la main de ma voisine de droite qui, comme moi, était entourée de ces hommes et a eu très peur. L’homme en question a dû être posé à terre tant il était violent. Je l’ai vu, les quatre fers en l’air continuer à se débattre contre la sécurité qui l’immobilisait de son mieux.

«La séance a été bien sûr interrompue. M. Bartolone a crié de les jeter dehors à plusieurs reprises. Les hommes résistaient et il a fallu quelques minutes pour se faire. Simultanément, d’autres agents ont attrapé les fauteurs de troubles devant moi et sur la droite. Nous avons voulu sortir car on ne connaissait pas leurs intentions mais nous étions encerclé-e-s. Nous avons cru qu’ils étaient cinq ou six mais après avoir vu les photos et avoir recoupé les infos avec des amis qui étaient deux tribunes plus loin, nous avons compris qu’ils étaient une douzaine. Ils avaient prévu leur coup et s’étaient répartis. J’ai regardé vers la tribune où Barjot s’endormait depuis le début de la séance, comme elle le faisait à chaque séance du Sénat où de l’Assemblée où je l’ai vue. Elle avait quitté la scène. Quand les perturbateurs ont été mis dehors, les députés avaient tous la tête tournée vers les tribunes. J’ai vu le visage choqué de Mme Taubira et de ses acolytes.»

«UN ATTENTAT À L’ASSEMBLÉE? JE ME DIS: ÉVIDEMMENT»
«Le dernier temps de parole à peine achevé, il y a un mouvement de panique, se souvient Philippe. Les gens se lèvent soudain autour de moi, certains vocifèrent. Un instant, je prends peur. Contrairement à tout ce que j’ai entendu ces derniers mois, je ne suis pour ma part pas du tout étonné de l’ampleur dramatique qu’a pris ce “débat” dans notre pays. J’ai grandi dans ce milieu catho de droite et je connais de l’intérieur l’homophobie viscérale de cette caste, et son impérialisme sur la France. La montée graduelle de la tension, les violences verbales et physiques ne m’ont pas surpris. Je les voyais venir. Pour tout dire, je suis même agacé par la naïveté du milieu associatif et militant qui connaît si mal son ennemi, et par son indolence toutes ces années passées. Je ne suis même pas sûr qu’on ait encore tout vu des croisés. Je ne m’étonnerais pas que certains soient jouent les kamikazes pour s’opposer à nos droits. Alors un attentat à l’Assemblée? Je me dis: évidemment.

«Mais tout de suite j’aperçois la banderole qui tente de se déployer dans la loge voisine et je suis rassuré. Ils ne font que protester. “Référendum! Référendum!” Derrière moi, le troisième larron est maîtrisé au sol comme un animal par les agents qui l’ont happé de son siège avec une rapidité stupéfiante. Mon voisin de gauche se fait embarquer juste après et j’aide à l’expulser de son siège en le tenant par les chevilles. Il a des Richelieu aux pieds et je trouve la scène étrange. Puis c’est au tour du voisin de Wilfred. Il hurle les bras en l’air en faisant le V de la victoire avec ses doigts. Quelle victoire? Wilfred, Olivier et moi hésitons, tentons de le saisir lui aussi mais il se montre agressif et nous menace. Nous, nous ne sommes pas vraiment du genre à nous battre. En plus, je porte mon pull en cachemire. On lui ordonne de sortir, il s’exécute d’un air arrogant avant de se faire harponner par un des agents. À côté j’ai vu la banderole se faire ravaler également, et le gars avec.»

«ILS VOULAIENT GÂCHER LE VOTE»
«Pour eux, c’était symbolique car ils voulaient gâcher le vote, commente Olivier. Sur le plan émotionnel je l’ai vécu comme un mauvais remake des violences déjà subies. C’est difficile de se retrouver encore à côté de gens complètement barges. Le message a été exprimé avec une telle violence et une telle haine, c’était très choquant.»

«Dans la confusion, je n’entends pas les propos du président de l’Assemblée et l’hémicycle retrouve son calme plus rapidement que nous car je suis pris de court par le vote qui a lieu immédiatement après l’incident, regrette Philippe. La droite se lève déjà crânement de ses sièges et commence à quitter la salle avant même que Claude Bartolone ne déclare le scrutin clos. C’est allé trop vite, notre moment a été un peu gâché. Mais l’ovation des députés qui a suivi le vote et les mots de clôture de Christiane Taubira ont regonflé nos voiles.»

«Lorsqu’ils ont repris la séance, j’ai demandé autour de moi si cela allait, ajoute Alexandra. Une femme m’a dit qu’elle n’avait pas eu peur et quelques secondes après, elle m’a s’est mise à trembler. Je lui ai donné la main. Sa main était trempée comme si elle prenait une douche. Et moi j’étais tendue, mon cœur avait cessé de battre comme un fou mais j’avais un peu mal au dos [un lumbago, a depuis confirmé son médecin, ndlr].»

«Deux minutes après l’incident, en écoutant Christiane Taubira, je tremblais, j’étais ému, raconte Olivier. Je ressentais un mélange de joie parce que le projet de loi avait été voté et de peur à cause du climat délétère.»

«Après la séance, on nous fait sortir, termine Philippe. La foule de visiteurs descend l’élégant escalier néoclassique tout en pierre qui leur est réservé. Frigide Barjot est parmi nous. Le devoir de retenue tient-il toujours ici? On s’en fout et tout le monde se met à la huer copieusement. L’escalier gronde. C’est une gaminerie qui fait tellement de bien. Elle se retourne, nous regarde d’en bas, en silence, nous sourit longuement en plissant les yeux, comme pour inhaler notre rancœur. Encore du mépris? Une tentative d’élégance? Ou alors elle se shoote, elle qui rêve de gloire, elle sniffe notre énergie. Bonne ou mauvaise, elle lui fait peut-être le même effet.»

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Le Parlement a adopté le projet de loi sur le mariage homosexuel

Photo Yagg

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