Chloe AvrillonDans sa rédaction actuelle, le projet de loi «mariage pour tous» pourrait mettre en danger les liens de filiation entre les parents trans’ et leurs enfants. Ces liens pourraient être remis en question lors de la demande de changement d’état civil. Pour attirer l’attention du législateur sur ce problème, Chloé Avrillon a écrit aux parlementaires. Nous reproduisons sa lettre ci-dessous.

«Mesdames les sénatrices, Mesdames les députées, Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président de la République.

Permettez-moi de me présenter rapidement, je m’appelle Chloé Avrillon, je suis une personne transsexuelle, «papa» de trois enfants. Le 16 octobre dernier j’ai obtenu de la Justice de bénéficier d’un changement d’état-civil me permettant de devenir juridiquement de sexe féminin, tout en maintenant mon mariage, permettant à notre couple de devenir l’un des premiers couples homosexuels légaux. C’est dire si la loi sur le mariage pour tous me concerne…

Le cadre de mon changement d’état-civil, exige que l’on s’arrête aussi, en plus de la nécessité d’ouvrir le mariage pour tous, sans distinction de sexe ni de genre, sur les nombreuses incohérences inégalitaires de notre code civil (homoparentalité, droit de filiation, changement d’état civil des personnes transsexuelles, multiplicité des sexes de droit, respect de la vie privée) auxquelles les magistrats ont de plus en plus de mal à répondre tant les lois actuelles restent cloisonnées dans un conformisme obscurantiste inadmissible.

Je vous écris pour attirer votre attention sur un point sombre de ce projet de loi, celui du droit de filiation des enfants nés de personnes changeant de sexe.

En effet, je cite:
«- Pas de présomption de parenté Aucun des mécanismes d’établissement de la filiation fondés sur la vraisemblance biologique (présomption de paternité dans le mariage, reconnaissance de l’enfant en mairie hors mariage) n’est étendu aux homosexuels. “Dans un couple homosexuel, il ne peut exister de présomption d’avoir fécondé”, dit-on à la chancellerie.»
réf.: http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/11/07/filiation-etat-civil-heritage-ce-que-changera-la-loi-pour-les-couples-homosexuels_1786980_3224.html

Le texte adopté par la commission préfère inscrire en tête du Code civil français le «principe général d’égal traitement des époux ou des parents de même sexe par rapport à ceux de sexe différent, qui aura vocation à régir toute la législation, à l’exclusion des dispositions relatives à la filiation biologique». En clair, «le mariage comporte les mêmes droits et les mêmes obligations», commente Jean-Pierre Michel, “sauf pour les personnes trans’ et leurs enfants à qui on risque de supprimer le droit de filiation purement et simplement», me permettrais-je d’ajouter!

C’est un véritable problème, permettez-moi de l’expliquer: le risque est celui de supprimer le droit de filiation des enfants des personnes trans’ ayant changé de sexe à l’état civil en faisant de la filiation biologique l’exclusivité de deux personnes de sexes différents!!!

État des lieux:
À l’heure actuelle, le changement d’état civil n’est pas censé être reporté sur l’acte de naissance des enfants (cour d’Appel de Paris, 2 Juillet 1998). Parfois les mairies font l’impair (c’est déjà arrivé!!! Mais malheureusement je n’ai pas les sources…), et modifient l’acte de naissance.

Comme de toute façon, cette situation de non-présomption de fécondation pour deux personnes de même sexe est déjà inscrite dans la loi («Le père et la mère de l’enfant»), l’enfant se retrouvant alors avec deux papas ou deux mamans se retrouve privé selon le droit de la filiation de l’un de ses parents (le parent trans’). Ce qui oblige les personnes à retourner devant la justice pour faire annuler la «bêtise» (l’ignorance plutôt) de l’officier d’état-civil.

Concernant le droit de filiation, il n’est maintenu QUE par jurisprudence, le jugement modifiant son état civil, non déclaratif mais constitutif, n’ayant d’effet que pour l’avenir: selon un arrêt rendu par la Cour d’appel de Paris en 1998, les juges ont décidé que «la modification de la mention de sexe de l’intéressé n’avait pas d’effet sur la filiation de son fils. Étant le père à la naissance, il le restait juridiquement malgré son changement de sexe à l’état civil (du sexe masculin au sexe féminin)».

Dans cet arrêt, la cour d’appel de Paris réforma un jugement rendu le 2 juin 1997 par le tribunal de grande instance qui refusait de modifier l’acte de naissance d’une personne transsexuelle. Cette mesure aurait été préjudiciable à son fils puisque son acte de naissance aurait également dû être modifié. Il ne pouvait donc être déclaré à l’état civil comme né de deux femmes. La cour d’appel prit déjà soin de relever que le transsexualisme du requérant avait été établi par des experts. Il avait également subi une opération définitive de conformation sexuelle. Les conditions posées par l’Assemblée plénière de la Cour de cassation étaient donc réunies. La cour d’appel releva ensuite «que la présente décision rendue en matière d’état des personnes n’aura d’effet que pour l’avenir et que, contrairement à ce qu’à retenu le premier juge, elle ne remet pas en cause les énonciations de l’acte de naissance du fils de l’intéressé».
réf.:
– Paris, 2 juillet 1998, JCP 1999, II, 10005, note T. Garé
– DALLOZ étudiant: http://actu.dalloz-etudiant.fr/a-la-une/article/point-sur-le-transsexualisme//h/a6ee22e2f253c4aff48071683da16fac.html

La solution proposée:
Je vous rappelle qu’une proposition de loi concernant le changement d’état-civil des personnes transsexuelles est en préparation au Sénat (texte de M. Richard Yung).

Des auditions ont eu lieu dans ce cadre le 13 décembre dernier, présidées par Mme Maryvonne Blondin et Mme Michèle Meunier. J’ai d’ailleurs eu l’honneur d »être auditionnée à titre individuel ce jour-là. Le futur texte reprend et retravaille la base de la proposition de loi de Mme Delaunay.

Ce que la loi doit garantir (cf Texte de Mme Delaunay, titre 7):
«La filiation établie précédemment à la rectification à l’égard de la personne intéressée n’est pas affectée par cette rectification, de même que l’établissement de la filiation d’un enfant né antérieurement à la rectification». On pourrait , même devrait, inclure cela dans l’article ci-après.

Comme le suggère la proposition de loi de Mme Delaunay, cela peut être fait en insérant un article 99-2 (je n’ai recopié QUE les deux lignes qui me semblent indispensables):

PROPOSITION DE LOI
Article unique
Après l’article 99-1 du code civil, il est inséré un article 99-2 ainsi rédigé:
«La rectification de la mention du sexe confère les droits et obligations du nouveau sexe à l’intéressé sans préjudice des obligations contractées sous l’empire de l’ancien à l’égard des tiers et sous réserve des droits liés au sexe antérieur.» «La filiation établie avant la rectification ne subit aucune modification. Après la rectification, la filiation peut être établie à l’égard de l’intéressé conformément aux dispositions du titre septième du présent code.»

Le pourquoi de cet ajout:
Si rien n’est fait aujourd’hui:
La reconnaissance de la filiation biologique par une personne trans’ est clairement en péril, la jurisprudence existante peut clairement être mise à mal.
ou alors…
On pourra désormais refuser le changement d’état civil d’une personne trans’ au motif qu’elle a eu des enfants afin de maintenir le droit de filiation de ces derniers!!!

Pourquoi?
En France, la solution adoptée par la Cour de cassation dans une affaire ne contraint pas les cours d’appel et les tribunaux à statuer d’une manière identique dans des affaires similaires. Alors une solution adoptée par une cour d’appel… ça ne vaut rien, que du vent!

L’habitude judiciaire n’exclut pas un revirement de jurisprudence, c’est-à-dire un tournant dans l’interprétation d’un point de droit, principalement par les juridictions suprêmes (comme la Cour de cassation et le Conseil d’État en France). Le revirement peut également provenir d’un nouveau courant d’interprétation des juges du fond que les juridictions supérieures consacrent lorsqu’elles sont saisies. Ces revirements de jurisprudence, sauf rares exceptions, ont un effet rétroactif sur l’interprétation de la règle de droit et les situations juridiques. Effet rétroactif qui peut être désastreux pour les personnes!!!

Cette jurisprudence se base sur les textes de la filiation biologique en vigueur, et toute modification de ce texte peu «casser» les jurisprudences qui y sont rattachées, dont celle du 2 juillet 1998.
Donc le droit de filiation des enfants de trans’ ne tient qu’à un fil tant que la loi ne le garantit pas texto.

Cela fait autant partie du cadre du mariage qu’il fait partie du cadre hors mariage, et n’a, en fait que peu de rapport avec une procédure de changement d’état-civil, qu’elle soit faite devant la justice comme actuellement, ou devant l’officier d’état-civil tel que prévu par la PPL que portent Mesdames Blondin et Meunier.

D’autres pays européens, dans le cadre du mariage pour tous, ont résolu bien avant les histoires de filiations pour les enfants des personnes trans’, comme par exemple l’Espagne; les dispositions sur la présomption de paternité ont été partiellement modifiées via la loi sur la transsexualité adoptée en 2007.
réf.: http://revdh.org/2013/03/18/droit-au-mariage-tribunal-constitutionnel-mariage-aux-couples-de-meme-sexe-en-espagne/

C’est aussi, à travers le cas trans’, à l’inverse, un risque majeur d’inconstitutionnalité qui peut être soulevé et avorter la loi sur le mariage pour tous (c’est déjà ce qui semble se dessiner doucettement), dans le cas où le Conseil constitutionnel donnerait raison, à travers une question prioritaire de constitutionnalité, à une personne transsexuelle et à ses enfants (et là, plus de mariage, pour personne, comme pour la loi sur le harcèlement sexuel en juin 2012!!!).

Il est nécessaire de permettre cette exception de filiation biologique et de l’inscrire dans la loi puisque:
– elle génère des situations de multiplicité des sexes juridique de la personne (voici en référence une étude du problème concernant mon cas: http://droitcivil.blogspot.fr/2012/12/le-miracle-judiciaire-de-la.html)
– elle crée une situation qui contrevient au respect de la vie privée de la personne (CEDH, article 8).

Il n’est pas dit que la proposition de loi sur le changement d’état civil des personnes transsexuelles aboutisse, ne bénéficiant très certainement pas du même soutient que le mariage pour tous ni de la même couverture médiatique.

À partir du moment où la filiation des personnes trans’ est inscrite dans la loi:
– la mention du changement d’état civil de la personne trans’ sur l’acte de naissance des enfants n’a plus aucune importance;
– la pension de réversion du tiers est maintenu, le droit de filiation des enfants aussi, devenant garantis par la loi et non plus soumis aux aléas de la jurisprudence;
– elle ouvre et réclame la reconnaissance de filiation homoparentale de facto (par extension d’égalité de droit de ce cas, à tous les couples de même sexe ainsi qu’à leurs enfants).

Conclusion
Encore une fois, les trans’ et leur familles sont oublié-e-s des débats et personne n’y prête attention!!! Pourtant nous nous sommes battu-e-s, à travers le paradigme que nous apportons, pour cette égalité des droits dans le mariage pour tous. Où est la reconnaissance? Quid du crédit ou de l’attention que l’on porte à nos paroles et à nos actes?
On nous prend ENCORE pour des malades mentaux!!!

À travers le débat du mariage pour tous pour lequel je me suis battue, à travers mon histoire, AUCUN politique n’a daigné recevoir ni affronter personne transsexuelle en public, AUCUN!!! Faute aux médias qui n’ont pas pensé à nous inviter en plateau?
Ni de gauche et encore moins de droite! Quelle lâcheté!

Pour mieux faire on nous rajoute un coup d’«identité sexuelle» pour bien faire comprendre que le genre n’existe pas! Comme si nous, personnes transsexuelles ou transgenres, n’existions pas; comme si cela était une affaire de sexualité, voir de déviance sexuelle ou de je ne sais quel fantasme freudien.
Le genre, nous le connaissons mieux que n’importe qui, nous avons pu l’explorer et le ressentir dans notre vie. À travers notre souffrance, nous avons exploré cette notion que personne d’autre ne peut ressentir. Il n’y a que dans la souffrance de la disphorie de genre que l’on rentre dans la pleine compréhension de ce qu’est le genre, alors que pourtant, tout le monde est concerné par cette notion sans même s’en rendre compte. 
D’autre part, le genre est très bien défini par les textes européens et par les Nations Unies: nier le terme «identité de genre», c’est réprouver tous les textes dont la France a été signataire concernant l’identité de genre.

Depuis plus d’un mois j’essaie en vain d’interpeler les sénateurs, par téléphone et mails, sans succès (juste quelques «oui, oui» et on oublie…). Pas une seule famille transparentale n’a été auditionnée par M. Michel et pourtant je me suis proposée afin de défendre ce morceau de beefsteak dont nous allons encore être privées, nous et nos enfants…

En attendant je vous le dis: ça suffit!!! Entendez-nous!!!
Cette forme d’exclusion est de la transphobie pure et simple et ne vaut pas mieux que les propos homophobes entendus de tout bord dans ce débat (les mêmes que j’ai pu entendre lorsque j’étais au collège ou au lycée!!!).

Je réclame aussi le même enthousiasme de la part de nos politique pour qu’enfin le parcours médical des personnes trans’ soit enfin pris en charge dignement (exemples: épilation définitive, opération remboursée hors de France et hors Europe, aménagement d’arrêt maladie sans perte de salaire pour les soin post-opératoire durant 1 an ou deux), que le changement d’état civil des personnes trans’ et intersexe soit libre et gratuit et hors du circuit du tribunal, que la stérilisation forcée ne soit plus demandée, pour que la notion de genre soit enfin décrite dans le dictionnaire comme étant le caractère masculin ou féminin d’un «nom commun» (comme le dit la grammaire: on accorde en genre et en nombre…) ou le ressenti masculin ou féminin d’une personne, que le mot «transsexuel» s’accorde selon le genre ressenti d’une personne et non plus en «sexe» et en nombre, que l’usage de notre prénom choisi soit un devoir dans les administrations (pôle emploi, hôpitaux, la poste, adresse email des fonctionnaires) au lieu que nous soyons ridiculisé-e-s devant tous et toutes comme trop souvent, que la placardisation ou le harcèlement au travail en raison de l’identité de genre soit très sévèrement sanctionné, et j’en passe.

Dans ce pays, être transsexuelle, c’est vivre le non droit en permanence juste parce qu’une carte d’identité ne vous ressemble plus en rien : vous perdez votre droit de vote, vous perdez vos droits aux mandats électoraux, vous perdez votre droit au travail, à la santé, au logement…

Par contre nous avons toujours le devoir de payer nos impôts, de payer notre changement d’état civil (entre 5000 et 15000 euros pour avoir une identité), de payer le plus gros de nos soins médicaux (10000 à 20000 euros) alors que nous sommes, soit-disant, couvert-e-s par la sécu… Payer, payer, payer!!! Pas étonnant que certains ou certaines d’entre nous finissent par faire le trottoir, et vous en êtes tous odieusement responsables. Depuis 1989, il n’y a plus d’excuses (Résolution du parlement européen du 12 septembre 1989, voir plus bas).

Pourtant, pour la Commission européenne des droits de l’Homme, en refusant de reconnaître l’identité sexuelle telle qu’elle résulte de le morphologie modifiée, du psychisme du requérant et de son rôle social, un État traite l’intéressé comme un être ambigu, une apparence, sans considération notamment des effets d’un traitement médical licite destiné à mettre en concordance les sexes physique et psychique. Il y a donc selon elle une véritable méconnaissance du respect dû à la vie privée de l’article 8, paragraphe premier de la Convention.

Enfin la Cour de Strasbourg a déjà exigé il y a plus de 10 ans de la France que les transsexuel-le-s qui ont subi une opération leur donnant l’apparence du sexe opposé à celui inscrit dans leur acte de naissance puissent connaître une vie quotidienne liée à la révélation constante de ce sexe «officiel».

Pourtant, la Cour de cassation continue encore et toujours à refuser ce droit fondamental, voici 2 cas récents, encore deux vies brisées par les juges de la cour de cassation le 13 février 2013 dernier:
http://www.courdecassation.fr/jurisprudence_2/premiere_chambre_civile_568/106_13_25450.html
http://www.courdecassation.fr/jurisprudence_2/premiere_chambre_civile_568/108_13_25451.html

Doit-on encore rappeler les engagements signés par la France, à ce jour non respectés?

Les Principes de Jogjakarta (26 mars 2007)
Lien : http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/refworld/rwmain/opendocpdf.pdf?reldoc=y&docid=48244e8c2
La déclaration relative à l’orientation sexuelle et l’identité de genre présentée à l’assemblée nationale des Nations Unies (18 décembre 2008).
Résolution 1728 (2010)1: Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre. Cette résolution est très importante et la France l’a signée via ses représentants. Elle doit l’appliquer! Texte adopté par l’Assemblée le 29/04/2010 (17e séance). Voir également la Recommandation 1915 (2010) ci-dessous.
Lien : http://assembly.coe.int/mainf.asp?Link=/documents/adoptedtext/ta10/fres1728.htm
Recommandation 1915 (2010)1: Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre. Ensembles de mesures pour veiller à l’application de la Résolution 1728 (2010)1 (ci-dessus). Texte adopté par l’Assemblée le 29/04/2010 (17è séance).
Lien: http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT%2BTA%2BP7-TA-2011-0427%2B0%2BDOC%2BXML%2BV0//FR&language=FR
Résolution du parlement européen du 12 septembre 1989 sur la discrimination dont sont victimes les transsexuels.
Lien: http://syndromedebenjamin.free.fr/juridique/texteseuropeens/resolution_parlement_europe_1989-09-12.htm
Recommandation 1117 (1989), de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe relative à la condition des transsexuels, adopté le 29/09/1989.
Lien: http://syndromedebenjamin.free.fr/juridique/texteseuropeens/recommandation1117-1989fr.htm
(Les deux textes ci-dessus du Conseil de l’Europe ne sont plus sur le site http://www.coe.int depuis sa modification début janvier 2004. Les anciens liens ne fonctionnent plus, le site ayant été renommé et complètement réorganisé. Ces textes étant importants, nous pouvons remercier Tom Reucher pour son travail et qui les héberge sur son site.)

De belles résolutions, signées par la France. Quelle est la crédibilité de l’engagement de notre pays alors que RIEN n’a été fait tout au long de ces années pour appliquer ces résolutions?
Combien de temps devrons-nous encore attendre?

En attendant, même si l’ingéniosité des juges est en mesure de résoudre toutes les difficultés qui se présenteront, la question de la filiation et de l’évolution du droit et de la famille, sujets de réflexion du professeur Hauser, mérite notre attention: Pourquoi «le changement de sexe, somme toute socialement et quantitativement moins grave que le divorce, échapperait-il à l’évolution? On devine que derrière une apparence morale, c’est sans doute l’impression de toucher à l’œuvre de la nature qui explique cette exception. Mais c’est déjà chose faite dans l’adoption plénière, dans les procréations assistées avec d’autres conséquences parfois bien plus critiquables et le droit classique de la filiation n’hésitait pas à prendre son aise avec les réalités biologiques pour assurer finalement la stabilité de la famille, gage du bonheur des individus» (R.T.D.C. 1991, p.291).

Juste parce que vous êtes ignoré des lois, vous êtes privé de votre droit le plus fondamental qui est celui de vivre, d’exister, comme n’importe qui, juste parce que vous avez eu le malheur de naître dans le mauvais corps.

QUI supporterait ce que nous supportons dans ce pays? Nous subissons une souffrance créée par les lois que vous créez!!! Une souffrance rajoutée à notre propre souffrance, que nous portons seul(e)s depuis l’enfance.

Ne croyez vous pas que si malgré tout ce que nous devons subir d’humiliant ou de dégradant tant au niveau social, financier, médical, juridique, professionnel, nous choisissons de vivre dans l’autre sexe, que ce qui nous anime est le souhait de sortir d’une souffrance suffisamment terrible qui est celle d’être né-e dans le mauvais sexe?

J’entends déjà les mots «déviants», «contre nature» de la part de certains.
 Non, ce n’est pas contre nature:
http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/biologie-3/d/homosexualite-transgenre-des-pratiques-courantes-dans-la-nature_44029/

Oui, encore une fois, la transidentité n’est pas le fait d’adultes dégénérés, nous portons cette «chose» depuis l’enfance. De combien d’autres enfants sacrifierez-vous encore l’avenir au nom de l’ignorance de ce que nous sommes? Au nom de quelle morale ou de quelle science? Combien de suicides chez les trans’ (adultes, adolescents, enfants) oserez-vous assumer en vous disant qu’aujourd’hui vous n’avez RIEN fait!

Face à notre souffrance et a nos demandes, il y a TOUJOURS un sujet plus important ou plus urgent, hier c’était la crise, aujourd’hui c’est la crise et demain ce sera toujours la crise.
Et pourtant nous pouvons tant apporter, pour la plupart nous sommes diplômé-e-s (ingénieur-e-s, chercheurs/euses, enseignant-e-s) ou avons de multiples talents. Nous sommes devenu-e-s, loin devant les psychiatres, endocrinologues et juristes, des spécialistes dans ces domaines tant tout ce monde semble perdu, en France, lorsqu’il s’agit de «nous prendre en charge». Peut-être est-ce parce que nous avons tant à apporter aux autres sur la connaissance de soi et des autres, du respect à porter à la vie d’autrui.

Aujourd’hui, je voudrais enfin que nous soyons écouté-e-s, nous transsexuel-le-s, transgenres ou intersexes, que des lois nous protègent enfin, que l’on nous inclut dans la vie en société et non plus que l’on nous exclut. Nous voulons un signe fort, pas des paroles en l’air: De VRAIES promesses, avec des faits au bout!

Pour l’heure nous vivons, nous trans’ et intersexes, un handicap social que je souhaiterais voir reconnu tant que les lois ne seront pas là pour nous aider, nous défendre ou nous reconnaitre, en ce jour où les lois qui protègent les animaux sont plus nombreuses que les lois qui nous protègent.

J’espère que vous comprenez cette colère toute légitime à l’encontre de la classe politique dans son ensemble, visant plus particulièrement certain-e-s député-e-s, sénateurs/trices, magistrat-e-s ou ancien présidents de la république, tant celles et ceux qui tentent de faire avancer nos droits sont peu nombreux et se trouvent bien trop souvent raillé-e-s par leurs opposant-e-s, dans l’indifférence générale.

Encore une fois je souligne et j’assume ma colère qui n’est qu’une colère motivé et légitime mais qui n’est rien en comparaison de ce déferlement de haine gratuite homophobe dont certain-e-s d’entre vous font preuve, ni même aussi terrible que ce tabou de l’identité de genre volontairement ou involontairement affiché. Le pire dans tout cela est de voir des politiques inciter les gens à la haine et au lynchage sans qu’aucune juridiction judiciaire ne mette en examen qui que ce soit. Ces marches «contre» l’homosexualité comme celle de ce dimanche 24 mars sont une véritable horreur qui ne vaut pas mieux que la haine raciste: personne aujourd’hui ne permettrait cela envers une communauté ethnique. Je condamne fermement ces défilés qui, au nom du bien-être des enfants, instrumentalisent des enfants comme des boucliers pour forcer des barrages policiers et pire refusent des droits à des enfants déjà existants ayant deux papas et deux mamans, et parfois même, que cela vous choque ou nom, deux papas biologiques ou deux mamans biologiques.

Pour les personnes transsexuelles ce ne sont pas 3 singes qui ne veulent rien voir, rien dire ou écouter, mais un pays entier de singes qui ne veulent rien savoir. Depuis 1980, plusieurs projets de lois concernant le changement d’état civil des personnes trans’ ont été rejetés odieusement par l’Assemblée nationale. Nous ne sommes plus considéré-e-s comme des malades mentaux/ales que depuis mai 2010 (il vous a fallu tout ce temps là pour admettre que vous aviez tort à notre sujet?), nous nous sommes vu enfin obtenir le droit d’être protégé-e-s face aux discriminations QUE depuis juillet 2012, mais attention, sans toutefois reconnaître l’identité de genre comme une réalité comme dans le reste du monde, non, en France on parle d’identité sexuelle parce «qu’on» a tout compris au sujet et que le reste du monde, ce sont des crétins qui n’ont rien compris (oui, oui, oui, ça doit être ça…)

Si pour la plupart de nos concitoyens la France est une démocratie, pour les homosexuels c’est une dictature de l’orientation sexuelle et pour les personnes transexuelles un pays de non droit, de non existence et de non respect ou l’attitude d’exclusion des politique nous poussent bien trop souvent au suicide et au désespoir. Il est bien trop facile alors de nous pointer du doigt comme des personnes instables psychologiquement: ce que nous subissons depuis de nombreuses années, trop nombreux/ses, personne ne le supporterait, pas d’avantage.

Pour ma part je m’interroge: suicide ou épuration organisée en bonne conscience?

Le mariage pour tous est une nécessité de droit, la reconnaissance de l’identité de genre et des lois facilitant la vie des personnes transsexuelles aussi. Le mariage pour tous, tout comme la filiation, le changement d’état civil, la protection des personnes trans’ jusque dans les prisons françaises ou dans la rue se doit d’inclure la problématique transgenre, c’est une obligation. C’est un dû que je ne demande pas mais que j’exige au nom de toutes celles (et ceux) qui on fini par craquer et qui ont mis fin tragiquement à leurs jours, trop nombreuses, et pour qui j’ai tant de peine que je ne pourrai les oublier, jamais.

À l’adolescence, je me suis fait une promesse, celle de montrer qu’une personne transsexuelle n’était pas malade comme le disaient nos psychiatres de l’époque et de me battre pour que nous puissions avoir notre place toute légitime dans la société. Je m’efforcerai de respecter cette promesse jusqu’au bout, jusqu’à ce que cela soit enfin une réalité quitte à dévoiler le fait que je suis née garçon. J’aurais préféré garder mon ancienne identité «masculine», ma transidentité pudiquement comme toutes les autres personnes transsexuelles, mais cela est impossible dans ce pays qui exige de nous dévoiler et de nous exposer pour chacune de nos démarches administratives mais qui exige de nous, au nom de la pudeur, de ne surtout pas parler des souffrances que nous subissons au quotidien.

Alors, le changement, c’est pour quand?

En attendant de pouvoir travailler rapidement avec vous sur les futurs projets de lois concernant les personnes transsexuelles, les personnes intersexuées et leurs familles, je vous prie de recevoir Messieurs les sénateurs, Mesdames les sénatrices, l’expression de mes meilleurs sentiments.

Pour enfin vivre et exister dans un pays où les mots «Liberté, Égalité, Fraternité» et «sans distinction de sexe» soient une réalité de fait et non plus l’illusion de quelques mots écrits sur un parchemin exposé dans la grande salle du Palais du Luxembourg.

Chloé Avrillon»

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