L’activiste canadienne d’origine ougandaise Irshad Manji était à Paris pendant quelques jours au mois de février. Auteure de Musulmane mais libre et de Allah, liberté & amour, elle milite pour un islam plus ouvert. Invitée au Quai d’Orsay par François Zimeray, ambassadeur pour les droits de l’Homme, elle a répondu aux questions de journalistes (dont Yagg), de représentant-e-s de la société civile et de personnalités. Partisan d’un islam républicain, «l’imam de Drancy» Hassen Chalghoumi était présent à cette rencontre, ainsi que Ludovic-Mohamed Zahed, président de Homosexuel-les musulman-es de France (HM2F), ou encore la journaliste Caroline Fourest, proche d’Irshad Manji.

IJTIHAD
Le discours inclusif et progressiste de l’activiste tranche avec les déclarations habituelles de responsables religieux comme l’imam Dalil Boubaker. D’après lui, l’homosexualité est condamnable en soi au nom des textes sacrés. Mais selon Irshad Manji, l’ambiguïté des sourates à ce sujet ne permet pas d’en tirer une interprétation aussi rigide. Une telle lecture du Coran demeure un avis personnel. Or, Dieu seul peut imposer son point de vue à l’ensemble des croyants. «Il n’y a qu’un seul Dieu et jouer à se prendre pour lui est un péché majeur», juge Irshad Manji. Une position vers laquelle semblait tendre Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman, qui a reconnu que le religieux n’a pas vocation à réguler une société laïque. Ce qui ne l’a pas empêché de citer le Coran pour justifier son opposition au mariage des couples de même sexe lors de son audition en Commission des lois à l’Assemblée.

Pour réformer l’islam, Irshad Manji s’appuie sur l’ijtihad, une «tradition islamique de dissidence, de raisonnement et d’interprétation», explique-t-elle dans son dernier ouvrage, interdit à la vente en Malaisie. Sa propension à poser des questions et à remettre en cause l’ordre établi lui vaut d’être persécutée dans certains pays. Lorsqu’elle s’est rendue en Indonésie en mai 2012, la conférence qu’elle donnait a été brutalement interrompue par le Front des défenseurs de l’islam qui l’accusait de «répandre l’homosexualité» parmi les femmes présentes dans le public.

CHANGEMENT EN COURS
L’activiste a remarqué une radicalisation des esprits dans les pays musulmans qu’elle a visités. Mais il y a parfois d’heureuses surprises. Au cours d’un de ses voyages en Égypte, elle a fait connaissance avec un étudiant en droit de la charia de l’université Al-Azhar du Caire, «l’école la plus respectée chez les musulmans sunnites», précise l’activiste. «Je soutiendrai les gays et les lesbiennes», lui a promis l’étudiant appelé à devenir imam. Cet homme était prêt à ce qu’Irshad Manji le mentionne nommément dans son livre, mais la militante a préféré le protéger en ne dévoilant pas son identité. Selon elle, une telle implication est la preuve que les lignes bougent et que les regards changent: «Ça ne fait pas les gros titres, mais ça arrive», glisse-t-elle en souriant.

Allah, liberté & amour est truffé de témoignages de musulman-e-s qu’elle a rencontré-e-s ou avec qui elle a échangé une correspondance. Irshad Manji y rapporte entre autres le témoignage de Bushra, une jeune New-Yorkaise de 22 ans qui lui a écrit cet email:

«Je suis lesbienne. Je m’en suis toujours voulu et j’en ai demandé pardon à Allah. Je me punissais en me coupant. J’ai aussi pensé au suicide, mais je sais que j’irais droit à Jahanam [en enfer]. Je me suis même efforcée d’aimer les garçons, mais ça n’a pas marché. Ainsi, selon toute vraisemblance, je ne peux pas changer qui je suis, mais j’aimerais pouvoir le faire. Vous avez tellement de chance. Votre mère vous accepte comme vous êtes tout en étant une fervente musulmane. Mes parents sont des gens aux vues très étroites, croyants et stricts. J’aimerais m’ouvrir à eux, mais ils me tueraient probablement pour l’honneur ou me forceraient à épouser quelqu’un que je connais à peine.»

Pour Irshad Manji, il est de la responsabilité des musulmans d’assurer à Bushra «que le Tout-Puissant l’a faite telle qu’Il l’a décidé» et de montrer à ses parents «le chemin élargi de l’islam». Pour cela, elle essaime partout où elle le peut son message. Caroline Fourest n’a pas hésité à parler de «missionnaire» pour évoquer le travail qu’elle accomplit aujourd’hui. Via son site internet, sa page Facebook et son compte Twitter, Irshad Manji s’efforce de rester accessible et joignable, mais surtout de transmettre l’énergie et la chaleur qui l’habitent.

Allah, liberté et amour, d’Irshad Manji aux éditions Grasset

Photo Brent Stirton/Newsweek Magazine

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