Antoine Idier, doctorant en sociologie à l’Université d’Amiens, vient de publier aux Éditions Cartouche Les alinéas au placard, récit d’une des premières batailles pour l’égalité des droits: celle de la suppression des deux «alinéas scélérats» qui dans le code pénal visaient particulièrement les homosexuels.

Un ouvrage indispensable qui vous replonge 40 ans en arrière, à une époque où les homosexuels étaient encore considérés par l’État comme des malades mentaux et qui montre que les combats d’hier ne sont pas si éloignés de ceux d’aujourd’hui. Au fil des pages, Antoine Idier s’attache à montrer comment les revendications libertaires portées par le Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire) ont évolué vers des revendications plus pragmatiques. Interview.

les-alineas-au-placardVous expliquez dans votre livre que le terme de dépénalisation est impropre si l’on parle seulement de la suppression des fameux alinéas mais pas si incorrect s’il englobe d’autres mesures. Pouvez-vous nous expliquer? La dépénalisation de l’homosexualité consiste déjà en la suppression de deux alinéas du code pénal, l’article 331 alinéa 3 (adopté par Vichy en 1942 et conservé à la Libération), qui sanctionnait tout «acte impudique ou contre-nature avec un mineur du même sexe» et qui est souvent désigné comme «délit d’homosexualité» (qui fixe, donc, la «majorité sexuelle» homosexuelle à 21 puis 18 ans), et l’article 330 alinéa 2 (adopté en 1960 suite à l’amendement sur les «fléaux sociaux») qui aggravait l’outrage public à la pudeur si celui-ci consistait en un acte homosexuel. Si l’homosexualité n’est pas illégale en France, elle est bien réprimée par le code pénal dans certains cas (et chaque article entraîne plusieurs centaines de condamnations par an).

Par ailleurs, en 1981-1982, à la suite de l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République, ordre est donné aux services de police de ne plus contrôler spécifiquement les établissements gays et de cesser le fichage, et la brigade spéciale de la Préfecture de la police de Paris est supprimée, tandis que la France annonce ne plus reconnaître la classification de l’OMS de l’homosexualité comme maladie mentale.

Trouvez-vous des similitudes entre les débats de l’époque sur ces questions et ceux d’aujourd’hui sur le mariage? Oui et non. Déjà, à l’époque, le débat est beaucoup plus restreint que les débats contemporains, plus confidentiel. Les arguments sont assez différents: alors qu’à l’époque les opposants à la suppression des alinéas du code pénal brandissent les «bonnes mœurs» ou la «morale» (mais ne se réfèrent pas à la religion), les opposants actuels ont bénéficié des renforts de l’ordre psychanalytique sur la prétendue protection de «l’ordre symbolique et naturel», de «l’institution de la différence des sexes», etc.

Cependant, on peut trouver une similarité. Les adversaires de la dépénalisation, reprenant alors les arguments originels de la répression de l’homosexualité, parlent de la protection des enfants, de la menace qui pèserait sur les enfants, prétendument livrés sans défense aux homosexuels: dans une forme euphémisée et transformée, l’argument se retrouve aujourd’hui, de manière implicite ou non.

Comment est-on passé des revendications libertaires du Fhar à des revendications plus «légalistes»? Il me semble qu’il se passe deux choses à la fin des années 1970. D’une part, les militants gays, lassés de n’être ni entendus, ni représentés par les partis politiques, et en particulier par la gauche, décident de faire des incursions dans le champ politique: c’est ainsi qu’en 1977 et 1978, avec provocation, les mouvements gays présentent des «candidats homosexuels» à des élections municipales et législatives. D’autre part, des militants font le constat d’un certain essoufflement et déplorent une certaine inefficacité: ils regrettent de ne s’être pas davantage mobilisés, de n’être pas intervenus concrètement pour défendre ou soutenir des homosexuels victimes de répression. Ils décident alors de se mobiliser sur le terrain du droit, en essayant de faire changer le droit.

Vous évoquez longuement la question de la pédophilie, qui fut au centre des débats d’une partie des militants homosexuels dans les années 70. Pouvez-vous nous expliquer en quels termes le débat se posait alors et pourquoi il a été refermé? Une précision s’impose: le terme «pédophile» est à manier avec précaution, il ne désigne ici pas le fait d’abuser d’un enfant, mais renvoie à un ensemble de débats sur la sexualité des enfants et le consentement sexuel. Ces débats sont liés à la «dépénalisation» par la forme même de la répression de l’homosexualité, puisque celle-ci instaure un âge présumé du consentement sexuel différent selon si les relations sont hétérosexuelles ou homosexuelles. Les revendications dites pédophiles, en plus de demander une égalisation de l’âge du consentement entre hétérosexuels et homosexuels, s’interrogent sur cet âge même du consentement: faut-il l’abaisser davantage? Est-il même nécessaire de fixer dans la loi un âge du consentement? N’est-il pas possible d’admettre la possibilité de relations sexuelles consenties entre enfants et adultes? Plusieurs intellectuels sont au centre du mouvement, en particulier Michel Foucault, René Schérer, Gabriel Matzneff ou Guy Hocquenghem. Et ces revendications ne sont pas marginales: des pétitions, qui comportent des dizaines de grands signataires, sont publiées dans la presse et Michel Foucault est entendu par une commission de révision du code pénal. Mais, à la fin des années 1970, notamment sous l’effet de la répression accrue des relations sexuelles entre adultes et enfants, de l’hostilité des mouvements féministes, de la distance prise par les mouvements gays eux-mêmes (auxquels la revendication apparaît dangereuse), ces revendications disparaissent et l’espace de discussion qui existait disparaît également.

Quelles ont été les grandes figures du combat pour la «dépénalisation»? Du côté politique, une figure essentielle est Henri Caillavet, décédé la semaine dernière: ce sénateur radical fait entrer, en 1978, la question de la suppression des alinéas du code pénal au Sénat et dans le champ politique. Parmi les intellectuels, Michel Foucault, René Schérer, Gabriel Matzneff, ainsi que des avocats à l’activité méconnue comme Alexandre Rozier. Enfin, de nombreux militants plus ou moins anonymes, notamment ceux du Cuarh, le Comité d’urgence anti-répression homosexuelle créé en 1979, et avant ceux des Groupes de libération homosexuels.

Étrangement, les articles auraient pu être abrogés sous Giscard d’Estaing, mais ne l’ont pas été… La suppression des deux alinéas du code pénal est débattue dès 1978 au Sénat, à la suite de la proposition d’Henri Caillavet. Et le Sénat, de droite mais attaché à la défense des libertés, approuve leur suppression, tout comme le gouvernement de droite mené par Raymond Barre. Mais l’Assemblée nationale, également de droite, s’y oppose en 1980 et un seul des deux articles, l’aggravation de l’outrage public à la pudeur, disparaît (ce qui est le point de départ d’une campagne du Cuarh en prévision de l’élection présidentielle de 1981). L’attitude du gouvernement change entre 1978 et 1980 et il cesse de soutenir la suppression de ces articles. Une des explications possibles est le durcissement sécuritaire opéré par la droite à la fin des années 1970, notamment avec la loi Sécurité et liberté: comme si, pour ne pas paraître trop libéral, ou pas assez ferme et sécuritaire, la droite avait préféré continuer à réprimer l’homosexualité.

Parmi les militants et les intellectuels que vous citez, on trouve peu de lesbiennes. Pourquoi? Le mouvement gay des années 1970 est presque exclusivement masculin. Le Fhar a pourtant été fondé en 1971 par des féministes et des lesbiennes. Mais celles-ci se sont très vite senties exclues et ont quitté le Fhar: une parole exclusivement masculine dominait, il était surtout question de drague et de sexualité masculines. Également, la répression de l’homosexualité concerne surtout l’homosexualité masculine. Quant aux revendications dites pédophiles, les lesbiennes et les féministes y sont, en général, très hostiles.

Les alinéas au placard – l’abrogation du délit d’homosexualité (1977-1982), d’Antoine Idier, Éditions Cartouche, 201 p.