La lecture de l’interview de la sœur de Thierry Le Luron, Martine, dans Paris Match, provoque un certain malaise. L’hebdomadaire, dont on connait la formule «le poids des mots le choc des photos», a choisi de titrer en une: «Thierry Le Luron “Il avait le sida” Sa sœur brise le tabou». Dans le métier, cela porte un nom: un scoop. Mais à y regarder de plus près, c’est plutôt une info réchauffée, car depuis maintenant deux ans, la vérité sur la mort de Thierry Le Luron est connue du grand public, même si elle l’était de plus longue date du milieu du show business.

C’est Line Renaud en mars 2010 sur TF1 qui évoque la mort du sida de son «très très grand ami Thierry Le Luron». Une information qui à l’époque n’avait pas été démentie par la famille. En février 2012, le journaliste et ami des vedettes Jacques Pessis va encore plus loin et explique au micro de Philippe Vandel (à partir de 1’10 dans le player ci-dessous) que Thierry Le Luron avait caché sa maladie, avec la complicité de son médecin, car il avait souscrit une assurance vie au bénéfice de ses parents, qui aurait été annulée si la vraie cause du décès avait été connue.

Si vous n’arrivez pas à écouter l’extrait ci-dessus, cliquez sur «Tout et son contraire» avec Jacques Pessis sur France Info.

Là encore, la famille de Thierry Le Luron n’avait pas réagi. En revanche, quelques mois plus tôt, elle avait interdit à Laurent Delahousse, présentateur de l’émission Un jour, un destin sur France 2, de prononcer les mots sida et homosexualité dans un portrait consacré à l’imitateur vedette des années 70 et 80.

Alors, pourquoi aujourd’hui insister encore sur cet aspect de la vie de Thierry Le Luron? La sœur de Thierry Le Luron sort une biographie (La vie est si courte, après tout, de Martine Simon, aux éditions J.C. Lattès, sortie le 6 mars) de son illustre frère, encore aujourd’hui très populaire. Ce qui était censuré il y a moins de deux ans est aujourd’hui dicible. Elle évoque d’abord l’homosexualité: «J’ai su par maman qu’il avait eu une liaison avec un danseur argentin, Jorge Lago. Moi, je le voyais souvent avec des femmes, et je sais qu’il en a aimé deux. Alors peut-être était-il homosexuel, peut-être bi.» Elle raconte aussi une discussion qu’elle avait eue avec son frère, huit mois avant son décès, en mars 1986.

«À un moment, il m’a parlé pour la première fois de Jorge, de sa disparition: “Il est mort du sida, j’ai vu sa famille, j’ai pleuré”. Il a aussi fait allusion à cette maladie en parlant pour lui-même d’infection, non pas de virus. Puis il m’a proposé de l’accompagner à un spectacle, et d’aller dîner ensuite. J’ai botté en touche en invoquant la fatigue du voyage. Peut-être ai-je eu peur, peut-être voulait-il m’en dire plus, peut-être ne voulais-je pas savoir. Je l’ai beaucoup regretté.»

À l’époque de la mort de Thierry Le Luron, des personnalités comme Line Renaud ou Elizabeth Taylor avaient compris qu’il fallait faire du bruit autour de cette épidémie. Le sida était totalement ignoré des pouvoirs publics avec les conséquences dramatiques que l’on a pu mesurer: absence de prévention et de traitement, déni des malades. Et des dizaines de milliers de personnes contaminées dans les première années sans que cela n’émeuve grand monde.

À l’époque, on aurait eu besoin de la famille de Thierry Le Luron pour montrer que le sida, ce n’est pas un tabou et que tout le monde peut être touché. Mais faut-il lui jeter la pierre? Même les proches de Michel Foucault ont tu la maladie du philosophe. La cinéaste Agnès Varda a attendu novembre 2008, soit 18 ans après la mort de son compagnon Jacques Demy, pour dire clairement qu’il était mort du sida.

Le malaise donc, car le silence, le déni, parfois le mensonge ont été aussi des alliés objectifs de l’épidémie. Certains, comme l’écrivain Hervé Guibert ou le philosophe Jean-Paul Aron ont de leur vivant parlé de la maladie, et ont contribué à leur manière à une prise de conscience. Mais dire qu’on avait le sida, c’était très souvent aussi révéler qu’on était homosexuel, car l’épidémie a d’abord frappé dans la communauté gay (qui reste la plus touchée 30 ans après), puis chez les toxicomanes, les hémophiles et les transfusé-e-s. Dans la France des années 80, c’était difficile de parler de son homosexualité. Mais ce n’était pas impossible et ceux qui l’ont fait ont là aussi contribué à faire avancer les mentalités. Près de 30 ans plus tard, affirmer comme l’écrit Paris Match que le sida puisse être encore un tabou, c’est faire un grand bond en arrière.

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