Sa beauté est si immense qu’elle traverse les époques. Si fascinante qu’elle a séduit de grandes photographes comme Nan Goldin (The Other Side) ou Bettina Rheims (Kim, Modern Lovers). Kim Harlow, artiste trans’, danseuse et meneuse de revue, nous a quittés il y a 20 ans, emportée par le sida. Sunny Suits, photographe américaine installée à Paris, a découvert il y a peu des clichés quasiment jamais vus de l’oiseau de nuit, signés Mark W. Suits. Aucun lien de parenté avec la photographe, malgré un patronyme commun, mais quel bel hasard.

Ces moments d’intimité figés sur pellicule ont donné envie à Sunny Suits d’en faire plus: remettre sur le devant de la scène Kim. Pour les jeunes générations. Un recueil de photos et une expo sont à l’étude. Pour Yagg, en exclusivité, elle dévoile quelques-uns de ces clichés rares et répond à nos questions.

Dans le très émouvant Kim (disponible en pdf sur le site de Bettina Rheims, à la rubrique «Conversations») publié peu de temps après sa mort, Kim Harlow se raconte sans détours et pose pour Bettina Rheims. «J’étais prête à vivre vraiment le pire pour pouvoir vivre ma vérité», écrit-elle sur sa vie, son enfance malheureuse dans le monde des garçons, son opération, sa relation avec ses parents, etc. Un livre inachevé, ces dernières lignes ne sont que des titres de chapitres: «L’enfance», «Le cabaret Las Vegas, Paris», «Blocage, produits de la mer(e)», «Cet enfant que je ne porterai pas», «La grande aventure», «Le succès», «La solitude». Il nous reste son regard, ce regard si particulier, à la fois vulnérable et fier, qui traverse le temps. L’histoire n’est pas terminée.

Comment avez-vous découvert Kim Harlow? Pourquoi vous fascine-t-elle? Sunny Suits: La première fois que j’ai vu Kim c’était dans The Other Side, de Nan Goldin. J’ai été immédiatement intriguée. Paris était pour moi si lointain à cette époque et pourtant il y avait cette fille dans ce livre avec cette vie qui semblait assez incroyable et qui me fixait du regard.

Outre sa beauté, il y avait quelque chose d’autre, dans ses yeux. Je ne savais pas exactement quoi. Pas vraiment de la tristesse. Elle semblait seule, dans son propre monde, dans sa tête. Unique.

Pouvez-vous nous décrire les photos que Mark W. Suits a prises de Kim? Elles sont simples et pures, presque naïves. Elles ont toutes été prises dans l’appartement de Kim dans le 18e arrondissement de Paris, vers l’année 1989. Mark m’a raconté comment ils se sont rencontrés, lors d’un vernissage. Il était là pour jouer du piano, elle, pour danser. Ça a tout de suite collé entre eux deux et ils ont fini par faire des photos ensemble. Mark a shooté trois rouleaux de pellicule et les photos sont restées dans ses archives, quasiment jamais vues.

En quoi sont-elles différentes des photos de Bettina Rheims? Avec Bettina, c’est plutôt: «lumière, caméra, action!». Les photos de Mark sont plus intimes: ce sont deux amis qui passent du bon temps ensemble. Mark venait juste d’arrêter son métier de pianiste et de compositeur pour se lancer dans la photographie. Kim était l’un de ses premiers modèles. Autrement dit, Bettina Rheims nous a livré une Kim mise en scène. En ce qui concerne Nan [Goldin], l’un des aspects les plus intéressants de son travail avec Kim c’est qu’elle a non seulement montré sa beauté mais aussi son côté sexuellement désirable, sans pour autant la fétichiser, ce qui est rarement le cas avec les transsexuelles. Dans les photos de Mark, beaucoup de choses ressortent, au-delà de la beauté physique de Kim. Son assurance, mais aussi ses incertitudes, sans oublier ses éclats de rire qu’on n’avait jamais vus auparavant.

Dans le magazine Candy, vous avez déclaré que vous vous vouliez «faire découvrir Kim à une nouvelle génération». Pourquoi est-ce si important pour vous? Ce que je sais c’est que Kim m’a fait rêver et ces rêves étaient plus grands que ma vie, et pour ça je lui en suis reconnaissante. C’est ce qui m’a fait venir à Paris! Par ailleurs, j’ai le sentiment qu’on ne doit pas oublier une certaine époque.

Oui New York était fantastique dans les années 80, tout comme Londres, mais Paris l’était aussi. Parfois il n’est pas nécessaire de regarder bien loin. Trouver un éditeur pour les photos de Mark, c’est faire en sorte que cette époque, cette histoire soient encore vivantes.

Ses six derniers mois, j’ai regroupé les photos dans un livre et je fais la tournée des éditeurs. Je suis également en pourparlers avec des galeries pour une exposition. 2013 serait l’année idéale pour ces deux projets car cela fera 20 ans que Kim nous a quittés. Ces clichés ont également une valeur documentaire. Ils appartiennent au courant puriste de la photographie, quand les réseaux sociaux et la photo digitale n’existaient pas. Une époque où il fallait vivre sa vie, plutôt que la googleliser. Je pense que Kim l’a vraiment vécue. David Wojnarowicz a écrit [dans Au bord du gouffre]: «Au fond, si les gens ne disent pas ce qu’ils pensent, leurs idées et leurs sentiments se perdent. Et s’ils viennent à se perdre trop fréquemment, ces idées et ces sentiments disparaissent à jamais.» Pourquoi voudrions-nous perdre Kim?

Merci à Laurence Kleinknecht et à Patrick Thévenin

Photos Mark W. Suits

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