Le règlement de l’Assemblée nationale est intransigeant: le public n’a pas le droit de manifester d’humeur quelle qu’elle soit. Avant d’entrer dans l’hémicycle, il faut laisser son portable à la porte. C’est une autre histoire, en revanche, pour celles et ceux qui y travaillent, et en premier lieu les député-e-s. Portables et autres tablettes numériques ont envahi les étroits pupitres et disputent la place aux journaux, trieuses, liasses d’amendement et le désormais fameux règlement de l’Assemblée nationale.

Des joujous technologiques, un wifi performant, la langueur des débats aussi (on a largement dépassé les 50 heures de séance sur le mariage pour tous) et Twitter a fait son apparition dans l’hémicycle, comme le montrent les YaggoLive, rythmés des messages courts envoyés par les député-e-s.

Twitter, ce sont aussi des photos au plus près des débats. Ainsi celle posté par Marie-François Clergeau, députée socialiste au cœur d’un gros chahut après une intervention de Christiane Taubira. La Garde des Sceaux avait fustigé Elie Aboud, l’un des incident les plus retentissants de cette semaine de débat.

Depuis l’ouverture de l’examen du projet de loi, mardi 29 janvier, des député-e-s s’en donnent à cœur joie sur Twitter, faisant du réseau de micro-blogging un presque protagoniste des débats. Dimanche soir, par exemple, excédé par un message de Bruno Le Roux, Jean-Frédéric Poisson a demandé à Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, un rappel au règlement. Lundi, à nouveau interpellé par l’opposition sur un tweet jugé litigieux, Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, a rappelé qu’un groupe de travail sur les habitudes de travail au Palais Bourbon avait été mise en place.

Une vidéo de la Chaîne Parlementaire résume les premiers incidents de séance sur le sujet. Elle a été partagée sur Twitter par Philippe Gosselin, l’un des opposants très en vue contre le projet de loi et solide usager de Twitter.

Si vous ne voyez pas la vidéo, cliquez sur Twitter ou légiférer ? Faut-il choisir ?

La majorité dans les premiers jours s’était donné pour consigne de ne pas (trop) répondre aux interventions de l’opposition pour ne pas encore plus ralentir le débat en a fait une tribune-échappatoire: «C’est un bon moyen de lâcher un peu de pression», estime par exemple Corinne Naraguissin, députée socialiste des Français à l’étranger qui a, par exemple, écrit lundi soir après une intervention de Marc Le Fur:

Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois, député du Finistère, très prolixe aussi, s’agace:

Sergio Coronado, député EELV, auteur des désormais fameux tweets vestimentaires, pratique le tweet humoristique, amusé: «Il ne faut pas utiliser twitter comme une Pravda, un organe officiel, explique-t-il. Je le vois comme un regard décalé, un peu piquant dans les débats. Il me permet aussi de me vider la tête, de penser à autre chose pour éviter d’entendre toutes les bêtises que l’on a entendues ces derniers jours.» Pour lui, le réseau social permet de partager des informations, poster des liens vers des dossiers, des rapports. Ou de faire des rencontres: mardi, il a déjeuné avec l’Abbé Grosjean. Les deux hommes ont d’abord échangé sur Twitter avant de discuter autour d’une table.

«Cela fait partie de la nouvelle façon de communiquer avec les gens suivent le débat, dans nos circonscriptions», estime Yann Galut, député socialiste. Mais aussi entre parlementaires pour répondre sans parler – le temps, toujours – et «faire ressortir certains points, l’ambiance».

Comment travailler avec Twitter? Le député socialiste n’est pas pour un encadrement au sein de l’hémicycle: «Après, il faut que les tweets soient corrects, il ne faut pas de diffamation, d’injures ou d’insultes. On peut avoir un peu d’humour, un peu de polémique, mais nous sommes soumis, comme tout le monde, aux lois de la diffamation et de l’injure publique. Il m’arrive de rédiger des tweets et de ne pas les poster. Je n’ai pas vu de choses au point qu’on remette Twitter en question dans l’hémicycle. Il faut s’auto-réguler. Il doit y avoir un respect mutuel qui doit se faire».

Pour Hervé Mariton, l’un des fers de lance de l’opposition du projet de loi et auteur d’un rapport en 2010 sur l’éthique du numérique, «il y a dans Twitter, pour un homme politique, un vrai danger narcissique». «Il y a un sujet mais il faut le gérer, estime le député UMP. Il y a déjà un encadrement de la loi: ce n’est pas parce que c’est sur Twitter qu’on a le droit de diffamer les gens, de les injurier, de porter atteinte à leur vie privée. Les gens ont l’impression de pouvoir écrire tout ce qu’ils veulent sur Twitter, et qu’au fond c’est une vanne. Non, ce n’est pas une vanne, surtout quand c’est exprimé par un homme politique, c’est un propos sérieux. Comme le disait un collègue socialiste, il faut tourner son pouce plusieurs fois avant d’écrire. Il faut vivre avec en gardant des principes solides, le numérique, c’est un support, c’est une technique. L’esprit qui commande à ce que l’on met sur Twitter est l’esprit de l’homme. Il doit garder sa raison, et continuer d’être instruit, d’avoir la culture. Twitter, cela n’efface par la politesse. Twitter, cela n’efface par la raison, cela n’efface pas le cadre juridique de sanctions de la diffamation, de l’injure.»

Yann Galut souligne également que «parfois, des électeurs disent qu’ils ne comprennent pas nos tweets, ils nous reprochent de ne pas être assez sérieux, que nous tweetons. Il faut comprendre que nous sommes là des heures et des heures, on écoute, on tweete. Cela s’est fait très rapidement. Je n’aurais pas fait le même discours il y a un mois à peine. Ce débat là est exceptionnel. Mais il faut nous auto-réguler». Twitter est dans l’hémicycle mais bien au-delà. Depuis mardi, le hashtag #DirectAN est régulièrement apparu dans la liste des 10 meilleures références (les trends) pour s’y installer pendant le week-end marathon de l’examen du débat. Olivier Faure, député PS de Seine et Marne, est impressionné:

Dans l’hémicycle, la vie reste néanmoins aussi rythmée par le ballet des huissiers qui sont parfois appelés pour porter des petits mots glissés sous d’impeccables enveloppes blanches, missives de 140 lignes, ou plus. Un rite immuable.

Bénédicte Mathieu et Julien Massillon

Suivez Bénédicte Mathieu et Julien Massillon sur Twitter: benedicteliesse et JulienMsln