Psy pro-égalité, Serge Hefez était l’invité d’un chat avec les internautes de Yagg, hier lundi 4 février, pour évoquer l’homoparentalité, l’homophobie intériorisée et même la fille lesbienne de Freud!

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Yagg: Nous sommes ravis d’accueillir le psychiatre et pédopsychiatre Serge Hefez. Vous pouvez d’ores et déjà lui poser vos questions.

Serge Hefez: Bonsoir à tous et à toutes, je suis ravi d’être là et de dialoguer avec vous.

Timide: Puisque vous participez au projet Entourage LGBT, pourriez-vous expliquer pourquoi vous êtes favorable à la PMA dans le projet de loi sur l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe et surtout si c’est à titre personnel, professionnel ou les deux même peut-être?

Serge Hefez: Merci pour cette question. Je fais un métier où il est difficile de distinguer la part personnelle et la part professionnelle.

On voit bien aujourd’hui à quel point les psys sont habités par des idéologies. À partir des mêmes outils théoriques, on aboutit à des préconisations diamétralement opposées!

Pour moi, la PMA s’inscrit logiquement dans la possibilité pour les couples de même sexe de fonder une famille. Et si je défends l’homoparentalité, c’est parce que j’ai toujours défendu le fait que les homosexuels ne soient pas des citoyens de seconde zone. Par contre, j’ai toujours été contre l’anonymat dans la PMA et l’homoparentalité interroge particulièrement cette question-là, même si elle est valable pour tous les couples qui y ont recours. Je suis pour le fait qu’un enfant puisse, s’il le souhaite, avoir accès à l’ensemble de ses origines. Un donneur ou une donneuse de gamètes sont des personnes à part entière, même s’ils ne sont pas les parents de cet enfant.

Visiteur: Bonjour. Les détracteurs du projet de loi sur le mariage pour tous mettent en avant les problèmes que cela créeraient en terme de filiation et l’intérêt supérieur de l’enfant. Peut-on affirmer sans esprit partisan que le type de familles que cela va créer ne sont en rien un frein au développement psycho-affectif des enfants qui seront dans ses familles?

Serge Hefez: Vous en parlez au futur! Il y a déjà des milliers d’enfants qui ont grandi dans des contextes homoparentaux, j’en ai moi-même rencontré un très grand nombre depuis une vingtaine d’années. Comme l’atteste de très nombreuses études, ces enfants ne vont ni mieux ni moins bien que tous les enfants élevés dans d’autres contextes d’adoption, de PMA, de recomposition… Beaucoup témoignent aujourd’hui et lorsqu’ils expriment une souffrance, elle est surtout liée au regard des autres sur une situation différente.

Audrey: Est-ce un problème pour l’enfant d’avoir une multitude de demi-frères et sœurs comme c’est déjà le cas dans certains pays?

Serge Hefez: C’est un problème pour certains enfants mais pas pour tous. Le fait d’imaginer que toute personne rencontrée pourrait être un demi-frère ou une demi-sœur peut avoir un effet perturbant. C’est pour cela aussi que l’anonymat, à mon sens, présente plus d’inconvénients que d’avantages. De toute façon, il est clair que les liens de fraternité s’établissent dans les liens réels entre les enfants et ils ont peu à voir avec la biologie.

Philip: On a vu ressurgir des manifestations d’homophobie. Je me suis toujours intéressé sur le sujet en me demandant: pourquoi tant de haine? Avez-vous des hypothèses sur ce à quoi renvoie l’homosexualité pour déclencher des réactions si violentes?

Serge Hefez: Oh oui alors! Vous avez sûrement remarqué que l’homosexualité masculine provoque plus de haine et de rejet que l’homosexualité féminine. En fait, ce qui est méprisé et redouté est la féminisation des garçons, le fait qu’il se mette dans une position de soumission, ce que l’on retrouve dans l’insulte suprême: «Enculé!».

Les garçons sont tellement élevés dans l’idée d’une domination naturelle des hommes sur les femmes et du masculin sur le féminin que la «féminisation» des garçons leur semble insupportable et méprisable. Elle fait surgir les fantasmes d’une société affaiblie qui ne se défendrait plus contre l’envahisseur. C’est pour cela qu’à mon sens, la lutte contre l’homophobie est indissociable de la lutte pour l’égalité des sexes.

Audrey: Malheureusement l’homosexualité féminine, bien que moins stigmatisée passe souvent aux oubliettes, ce qui n’est pas forcément un mieux 😉

Serge Hefez: Pour répondre à la remarque d’Audrey, je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que l’homosexualité féminine est invisible par rapport à l’homosexualité masculine, ce qui pose d’autres problèmes pour l’affirmation de soi dans une perspective de domination des hommes sur les femmes, l’homosexualité féminine est même encouragée comme on peut le voir dans la filmographie pornographique.

L’affirmation de l’identité lesbienne est donc indispensable mais je pense tout de même que les garçons homosexuels sont plus douloureusement stigmatisés durant leur enfance et leur adolescence.

Patrick: Bonsoir. Vous qui êtes psy, comment analysez-vous le comportement de ces gays qui luttent contre les droits des homos, comme Xavier Bongibault ou Philippe Ariño?

Serge Hefez: Rien n’est hélas plus courant que l’identification à l’agresseur! Vous soulevez là toute la dimension de l’homophobie intériorisée qui conduit un certain nombre de personnes homosexuelles à se juger méprisables à force d’intérioriser la stigmatisation dont ils sont l’objet.

Bobby: Bonsoir Monsieur Hefez. On parle toujours du bien-être de l’enfant mais sans expliquer ce qu’on entend vraiment par là. Cela recouvre-t-il un concept ou une réalité particulière?

Serge Hefez: Dans ce débat, chacun revendique être le défenseur du bien-être de l’enfant, ce qui est très discutable. Il est clair qu’un enfant a besoin d’être aimé, sécurisé, nourri, éduqué, par des parents qui s’engagent vis-à-vis de lui jusqu’à ce qu’il soit adulte. Mais il a aussi besoin de grandir dans une famille qui soit en adéquation avec la culture et les valeurs de la société dans laquelle il grandit.

Toute famille est comme une courroie de transmission des normes communes de la société, même s’il peut y avoir des discussions par rapport à ces normes. C’est pour cela que l’intégration des familles homoparentales dans notre société est aussi indispensable au bien-être des enfants que ce que ses parents vont lui apporter.

Visiteur: M. Hefez, vous êtes une des plus efficaces voix favorables au mariage pour tous. Votre expertise est limpide, claire, argumentée, sérieuse, bref efficace. Mes questions:
– L’ensemble des arguments (y compris les pires) des opposants entendus à propos de ce projet de loi, peuvent sans exception, me semble t-il, interroger le modèle de la famille hétérosexuelle?
– Avoir des parents différents (gays), n’est-ce pas l’ouverture des possibilités pour l’enfant, c’est-à-dire avoir une éducation moins normative, moins formatée mais non moins structurée et au final avoir une estime de soi plus assurée?

Serge Hefez: N’allons pas trop loin! Mais il est vrai que des parents gays vont s’interroger plus que d’autres sur le bien-fondé de leur projet éducatif et peut-être aussi transmettre plus ou moins inconsciemment à l’enfant le fait qu’il doit les aider à «réussir» leur projet familial. L’enfant quant à lui apprend à lutter contre les préjugés de son entourage social, ce peut être un facteur de force mais cela peut aussi le fragiliser.

Numa: Quel est votre avis sur la GPA pour les couples gays?

Serge Hefez: Nous y voilà!! Je pense important de défendre une GPA éthique et le plus possible détachée des questions de rémunération comme cela se passe au Royaume-Uni ou au Québec. Dans ce cadre, la mère porteuse est reconnue dans son rôle par le couple de parents hétéro ou homo et elle occupe souvent une place dans la vie de l’enfant comme une «super nourrice».

Seul un encadrement de la GPA permettrait d’éviter la situation actuelle de marchandisation des ventres des femmes roumaines ou indiennes.

Gil: Je pense à tous ces jeunes homosexuels qui sont (à mon avis) en perte de sens dans leur vie «amoureuse» et s’attachent à une sexualité extrême, une recherche de jouissance immédiate… Pensez-vous que l’adoption du mariage pour tous va changer la façon de vivre la sexualité gay?

Serge Hefez: Ce qui va pouvoir changer est le fait de ne plus considérer qu’il y a UNE sexualité gay mais de multiples façons de vivre sa vie en étant homosexuel. Se marier, ne pas se marier, avoir ou pas des enfants, être fidèle, avoir de multiples partenaires, vivre une sexualité sage ou débridée, vont devenir des options personnelles et non plus être la conséquence d’une exclusion ou d’une stigmatisation.

Marine: Les opposant à l’adoption et à la PMA mettent en avant le fait qu’un enfant ait besoin d’un père et d’une mère pour se construire «normalement», convoquant aussi pour cela des arguments issus de la psychologie. Comment vous positionnez-vous sur cette question et plus particulièrement sur celle des référents paternels et maternels?

Serge Hefez: C’est effectivement une affirmation qui est largement assénée aujourd’hui par tous les opposants, y compris des psychanalystes: un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Il s’agit là d’une naturalisation ou d’une essentialisation de la maternité et de la paternité. Les fonctions dites paternelles et maternelles sont largement aujourd’hui occupées par les hommes et les femmes. Et il n’y a aucun obstacle à ce que deux hommes ou deux femmes exercent l’ensemble des fonctions nécessaires à l’épanouissement d’un enfant.

John75: Comment expliquez-vous les positions exprimées par les psys opposés au mariage pour tous, comme Lévy-Soussan, Flavigny & co?

Serge Hefez: Je pense qu’avant d’être des psys, ils sont des personnes porteuses d’idéologie (tout comme moi-même) et qu’ils mettent leurs théories au service de leur conviction intime en prenant peu le risque de les remettre en chantier. Freud pouvait difficilement questionner l’homoparentalité qui ne se posait pas beaucoup à son époque. On peut toutefois rappeler que la fille préférée de Freud, Anna, vivait avec une femme dont elle élevait les enfants dans un appartement dans le même immeuble que celui de son père.

Philip: Pensez-vous comme le disent les anti que les organismes s’occupant des enfants «à placer» vont refuser l’adoption aux couples homos?

Serge Hefez: Ce ne seront certainement pas les organismes nationaux qui vont refuser l’adoption mais davantage certains pays qui ne voudront pas confier des enfants à des couples homosexuels. Mais cette réalité est déjà là depuis un certain temps. De fait l’adoption sur le territoire français concerne très peu d’enfants et l’adoption internationale devient de plus en plus difficile pour toutes les familles.

Philip: Jean-Michel Aphatie sur Canal+ vient de dire que la PMA est un bouleversement psychologique dont personne ne peut à ce jour dire quoi que ce soit… Idée reçue?

Serge Hefez: Il est gonflé Aphatie! La PMA existe depuis une bonne quarantaine d’années et on n’a pas attendu le débat sur le mariage gay pour étudier son impact sur le devenir des enfants. Rien ne montre jusqu’à présent qu’elle provoque des troubles psychologiques particuliers, sauf dans les situations où elle est maintenue secrète par les parents ce qui sera difficile dans les situations d’homoparents!

Yagg: Ce chat est maintenant terminé… Le mot de la fin à notre invité.

Serge Hefez: Merci beaucoup pour vos questions qui soulevaient toutes, avec beaucoup de pertinence, les contradictions auxquelles nous sommes tous exposés aujourd’hui. Bonne soirée et à bientôt.

Sur la question de la gestation pour autrui (GPA), Yagg présente en avant-première, jeudi 7 février, Naître père, un documentaire bouleversant sur le parcours d’un couple gay qui a recours à la GPA aux États-Unis. Il est encore temps de réserver vos places!

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