David Paternotte, chargé de recherches du Fonds de la recherche scientifique (FNRS) à l’Université libre de Bruxelles, est l’auteur de Revendiquer le «mariage gay»: Belgique, France, Espagne (Ed. de l’Université de Bruxelles, 2011).

David-Paternotte« »MANIF POUR TOUS »: CHRONIQUE D’UN SUCCÈS ANNONCÉ», PAR DAVID PATERNOTTE
Lundi 14 janvier, beaucoup se sont réveillés avec la gueule de bois. Comment une manifestation telle que celle de la veille, qui dépasse la plupart des mobilisations à l’étranger, était-elle devenue possible?

Au regard de différentes études internationales, la France n’est en effet pas plus homophobe que ses voisins. Le rapport sur les discriminations dans l’Union européenne, publié par la Commission européenne en 2012, place ce pays au-dessus de la moyenne européenne: 73% des personnes interrogées se sentent à l’aise avec une personne homo ou bisexuelle (contre 66% pour l’Europe des 27). De même, de nombreux sondages ont montré le soutien des Français à l’ouverture du mariage.

Un élément fondamental distingue pourtant la France de ses voisins: la diversité de discours contre l’égalité des droits des homosexuel-le-s, particulièrement dans le domaine familial.

Ces discours ne découlent pas tous de la doctrine du Vatican, mais aussi d’une variété de disciplines mêlant psychanalyse, philosophie, droit, anthropologie et sociologie. En témoignent les innombrables références à la différence des sexes, la loi du père, l’ordre symbolique ou la dualité de l’humanité. Comme l’illustrent les écrits de Sylviane Agacinski, ces discours datent souvent de l’époque du pacs. Ils continuent à baliser les débats et permettent de rallier des opposants au-delà des rangs catholiques conservateurs.

Ces spécificités n’expliquent cependant pas pourquoi une minorité plutôt discrète et divisée a décidé de descendre massivement dans les rues le 13 janvier dernier. À mes yeux, cette mobilisation découle avant tout de la combinaison de trois éléments, qui ont créé un espace de parole pour les opposants à l’ouverture du mariage et les ont invités à se mobiliser.

Premièrement, à l’inverse de plusieurs pays pionniers, l’ouverture du mariage et de l’adoption faisait partie du programme du candidat socialiste et on pouvait raisonnablement imaginer que ce dernier allait gagner les élections. Cette clarté a permis aux opposants les plus acharnés de commencer à s’organiser. Discrètement, ceux-ci ont affiné leurs stratégies et leurs arguments et ont construit les bases de nouvelles alliances dont ils récoltent les fruits aujourd’hui.

Deuxièmement, certains se rappellent peut-être du contexte qui a suivi l’été 2012. Alors que tout semblait annoncer l’adoption en douceur de l’engagement 31, les médias – y compris de gauche – se sont mis à chercher des opposants. Ce contexte a non seulement fait écho aux positions de la hiérarchie catholique mais il a également fait surgir de nouveaux acteurs et leur a donné plus de poids que celui qu’ils n’avaient jusqu’alors. En diffusant leurs propos, il leur a aussi permis de rallier des sympathisants au-delà de leurs soutiens traditionnels. Les réactions maladroites de certains commentateurs, amorçant des débats sur des thèmes controversés comme la laïcité, ont enfin alimenté la mobilisation des opposants. Le «mariage gay» est devenu ainsi le symbole d’autres choses et c’est un débat plus vaste qui s’est engagé.

Ce contexte, inconnu tant en Espagne qu’en Belgique, a incontestablement créé un espace favorable à la mobilisation des opposants. Cet effet mobilisateur a été renforcé par les stratégies de certains opposants. Après des défaites importantes en Europe et en Amérique du Sud, l’Église ne pouvait pas se permettre de perdre sa «fille aînée». De nombreux cadres de l’UMP ont vu dans ces débats une manière de ressouder leur parti divisé. Le FN, quant à lui, n’entend pas laisser le terrain de l’opposition à la seule UMP.

Troisièmement, l’absence de message clair du Parti socialiste, qui n’a cessé d’envoyer des signes contradictoires au cours des derniers mois, a montré aux opposants que tout n’était pas encore joué.

Alors que le PS avait pris des engagements clairs dès 2004, relayés par Homosexualités et Socialisme et de nombreux militants LGBT, le président Hollande et sa nouvelle équipe se sont étrangement montrés frileux une fois élus.

Comme en témoigne le nombre d’invités auditionnés, un nouveau débat était à présent nécessaire. Les ministres, nombreux à prendre part au débat, se sont mis à défendre des positions parfois divergentes et personne n’est intervenu pour fixer la communication socialiste. Le parti et le groupe parlementaire, eux-mêmes divisés, ont eux aussi mis le gouvernement sous pression, tout particulièrement sur la question de la PMA. S’il est réconfortant de constater que le PS resserre aujourd’hui les rangs, cette situation a fait des dégâts. Le retrait récent de l’amendement socialiste sur la PMA donne par ailleurs raison aux opposants et tout porte à croire que le débat sur une nouvelle loi sur la famille conduira au même type d’opposition.

Cette situation tranche une nouvelle fois avec ce qui s’est passé dans d’autres pays.

En Belgique, une fois l’option du mariage adoptée, ce choix a été porté à bras-le-corps par le premier ministre libéral Guy Verhofstadt et par la plupart des membres de sa majorité gouvernementale. En Espagne, José Luis Rodríguez Zapatero, élu par surprise, a fait de cette réforme une des mesures phares de son mandat. En Grande-Bretagne enfin, David Cameron n’a pas peur de s’opposer à la moitié de son parti et à l’Église d’Angleterre, qui est pourtant une Église d’État.

En conclusion, la force actuelle des opposants à l’ouverture du mariage et de l’adoption aux unions de même sexe découle moins d’une homophobie atavique de la population française que de la conjonction de différents éléments contextuels. Toutefois, si ce constat laisse augurer un avenir serein, il ne fait aucun doute que la mobilisation des opposants ne faiblira pas de sitôt. Surtout, les souffrances et les blessures provoquées au cours des débats marqueront durablement celles et ceux qui en ont été les victimes.

David Paternotte