Autant le dire tout de go, à la première vision, La Parade, de Srdan Dragojević (depuis hier mercredi dans les salles) nous a laissé-e-s quelque peu perplexe: qu’est-ce que c’est que cette comédie énoooorme qui use parfois des pires clichés pour parler d’un sujet qui ne prête pourtant pas à sourire, à savoir la situation des personnes LGBT en Serbie? On était à deux doigts du cas de conscience: peut-on rire avec les homophobes? Et puis, à y regarder de plus près, le film est plus malin qu’il n’y paraît, et surtout d’une redoutable efficacité.

ÉVEILLER LES CONSCIENCES
L’objectif de Srdan Dragojević, le réalisateur, est très clair et totalement assumé: faire bouger les lignes dans son pays, éveiller les consciences. Et l’on peut dire qu’il a en partie réussi car son film a été un immense succès au box-office en Serbie et dans les Balkans, suscitant moult débats. Le point de départ de sa fiction s’ancre dans la réalité: on refuse aux homos serbes l’organisation d’une gay pride à Belgrade quasiment chaque année. Les autorités arguent du fait que les conditions pour la sécurité des manifestant-e-s ne sont pas réunies (un comble puisque ce sont elles qui doivent l’assurer), mais l’hypocrisie est de mise. C’est surtout le poids de l’homophobie et du nationalisme au sein de la société serbe, avec en première ligne l’Église orthodoxe et les groupuscules néo-nazis qui est en jeu. Le film d’ailleurs (et sa bande-annonce) le montre bien: chaque communauté ethnique a un mot péjoratif pour désigner l’autre (les guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 90 ont laissé des traces), mais s’il y a bien une catégorie de la population qui fait l’unanimité dans l’insulte, ce sont les pédés.

À partir de là, le film s’embarque dans un joyeux bordel de pure comédie. Lisez plutôt le pitch: «En voulant sauver son pitbull chéri et contenter sa fiancée capricieuse, Lemon, parrain des gangsters de Belgrade, se voit obligé d’assurer la sécurité de la première gay pride de Serbie». Le Lemon en question (excellent Nikola Kojo) va réunir autour de lui une bande d’ex-mercenaires, tout plus ou moins homophobes (plutôt plus que moins quand même), qui se tiraient dessus pendant la guerre, mais aujourd’hui vont défendre une seule et même cause: celle des homosexuels. C’est énorme? Oui, et pourtant ça marche. La grande réussite de Srdan Dragojević, c’est de mettre tout le monde dans le même panier et d’offrir une sorte de catharsis de toutes les blessures de ce pays par le rire. Il n’y pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. La comédie poussée à son paroxysme, qui joue à fond sur les préjugés (le machisme et le culte de la virilité par exemple, qui gangrènent toute la société serbe, en prennent un sacré coup), est là pour les faire tomber un à un. On rit, on rit, et puis l’issue du film, tragique et brutale retour à la réalité, nous cueille littéralement. Quelle «Parade»!

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