«L’enfant que Frigide Barjot prétend protéger n’existe pas. Les défenseurs de l’enfance et de la famille font appel à la figure politique d’un enfant qu’ils construisent, un enfant présupposé hétérosexuel et au genre normé.»

Dans Libération, Beatriz Preciado, philosophe et activiste queer, se (re)met à la place des enfants au nom desquel-le-s s’expriment les opposant-e-s à l’égalité des droits.

«Dans les discours français actuels contre le mariage et la Procréation médicalement assistée (PMA) pour tous, je reconnais les idées et les arguments de mon père, raconte Beatriz Preciado. Dans l’intimité du foyer familial, il déployait un syllogisme qui invoquait la nature et la loi morale afin de justifier l’exclusion, la violence et jusqu’à la mise à mort des homosexuels, des travestis et des transsexuels. Ça commençait par “un homme se doit d’être un homme et une femme une femme, ainsi que Dieu l’a voulu”, ça continuait par “ce qui est naturel, c’est l’union d’un homme et d’une femme, c’est pour ça que les homosexuels sont stériles”, jusqu’à la conclusion, implacable, “si mon enfant est homosexuel je préfère encore le tuer”. Et cet enfant, c’était moi.»

«Je me souviens du jour où, dans mon école de bonnes sœurs, les Sœurs servantes réparatrices du Sacré-Cœur-de- Jésus, la mère Pilar nous a demandé de dessiner notre future famille. J’avais 7 ans. Je me suis dessinée mariée avec ma meilleure amie Marta, trois enfants et plusieurs chiens et chats. J’avais déjà imaginé une utopie sexuelle, dans laquelle existait le mariage pour tous, l’adoption, la PMA… Quelques jours plus tard, l’école a envoyé une lettre à la maison, conseillant à mes parents de m’emmener voir un psychiatre, afin de régler au plus vite un problème d’identification sexuelle. De nombreuses représailles suivirent cette visite. Le mépris et le rejet de mon père, la honte et la culpabilité de ma mère. A l’école, le bruit se répandit que j’étais lesbienne. Une manif de copéistes et de frigide barjotiens s’organisait quotidiennement devant ma classe. “Sale gouine, disaient-ils, on va te violer pour t’apprendre à baiser comme Dieu le veut.” J’avais un père et une mère mais ils furent incapables de me protéger de la répression, de l’exclusion, de la violence.»

«J’ai fui ce père et cette mère que Frigide Barjot exige pour moi, ma survie en dépendait. (…) Il nous fallut beaucoup de temps, de conflits et de blessures pour dépasser cette violence. Quand le gouvernement socialiste de Zapatero proposa, en 2005, la loi du mariage homosexuel en Espagne, mes parents, toujours catholiques pratiquants de droite, ont manifesté en faveur de cette loi. Ils ont voté socialiste pour la première fois de leur vie. Ils n’ont pas manifesté uniquement pour défendre mes droits, mais aussi pour revendiquer leur propre droit à être père et mère d’un enfant non-hétérosexuel.»

Une tribune à lire en intégralité dans Libération ce mardi 15 janvier, sur le site du quotidien en accès libre demain et en attendant sur la page Facebook de L’émiliE, média militant trans-féministe.