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Xavier Héraud, rédacteur en chef adjoint – Yagg.

Celles et ceux qui ne souhaitent pas que les couples gays et lesbiens puissent bénéficier des mêmes droits que les couples hétéros étaient dans la rue hier, dimanche 13 janvier, à Paris. Ils étaient 340000 selon la police et 800000 selon eux. L’organisation de la manifestation estime que c’est un succès, même s’il est sans doute en deçà de leurs espérances et que nous sommes loin du million annoncé ou espéré.

MANIFESTATION MARQUANTE
Alexis Brézet du Figaro, leur organe officiel, avance dans son éditorial qu’il s’agit sans doute d’une des manifestations les plus marquantes de ces 30 dernières années. Ironiquement, il n’a pas tort. Au moins sur deux points. Premièrement, avec au minimum 240000 manifestants en plus que lors du défilé contre le pacs en 1999, ce cortège est sans doute le plus important (en France) ayant jamais réuni des gens qui souhaitent que d’autres personnes n’obtiennent pas de droits. D’habitude, on manifeste pour obtenir des droits, ou les défendre. Rarement pour empêcher que d’autres en obtiennent. Même la fameuse manifestation de 1984 pour «l’école libre», dont celle du 13 janvier devait être la réédition, venait défendre quelque chose, le droit à éduquer son enfant dans un établissement privé catholique, comme le souligne justement Guy Birenbaum dans son billet Tristesse pour tous.

Deuxièmement, il s’agit, sauf erreur de ma part, de la première manifestation conjointe entre l’UMP et le Front National. Après avoir repris une bonne partie du programme du FN sur l’immigration, le principal parti d’opposition continue donc son rapprochement avec l’extrême droite. À partir de quel moment reprendre des idées de l’extrême droite fait-il de vous un parti d’extrême droite?

EXPLOSION EN PLEIN VOL
Quoi qu’il en soit, pour des gens qui ne manifestent pas souvent, l’organisation était impressionnante. Le million d’euros dépensé était bien visible: sono importante tout le long du cortège, innombrables cars, dizaines de milliers de drapeaux similaires, scène au Champ-de-Mars digne d’un concert de Johnny, sécurité très présente. Sans parler des centaines de volontaires, souvent des adolescents, qui s’assuraient que rien ne dépassait, pas un slogan, pas un manifestant en dehors… Tout était pensé et exécuté pour donner l’image positive d’une manifestation responsable et non-caricaturale et tant pis pour la spontanéité. Hélas, trois fois hélas. C’était sans compter l’explosion en plein vol de l’un des porte-parole de la manifestation, la caution homosexuelle du mouvement, qui a comparé en direct à la télévision François Hollande à Adolf Hitler, avant même que le cortège ne démarre. L’hypothèse d’un surmenage, avancée par sa co-porte-parole Frigide Barjot, ne tient pas puisque Xavier Bongibault avait déjà établi cette comparaison. Quelle crédibilité dès lors donner à un mouvement qui se choisit ce type de porte-parole? Ce sera une leçon à méditer pour celles et ceux qui ont voulu cette mobilisation. Quand on se choisit des figures de proue aussi fragiles et aussi douteuses, il y a de fortes chances qu’elles vous claquent à la figure. Chassez le naturel…

Ensuite, réglons la question une fois pour toute de l’homophobie. Quand on vient battre le pavé en janvier par un froid de canard pour qu’une catégorie de la population n’obtienne pas les mêmes droits que soi, c’est une volonté de légitimer la discrimination et ici, l’homophobie. Si vous ne voulez pas le reconnaître ou que cela vous met mal à l’aise, c’est votre problème, pas celui des gays et des lesbiennes. Bien sûr, tous dans le cortège n’iraient pas casser du pédé ou ne mettraient pas forcément à la porte leur enfant homosexuel. Mais le racisme n’est pas que l’apanage du Ku Klux Klan ou l’antisémitisme celui des nazis. La discrimination se fonde sur une hiérarchie que l’on établit entre soi et une autre catégorie de la population et ce que cette hiérarchie entraîne est une différence de droit. Frigide Barjot et ses amis arguent du fait que nous ne sommes pas inférieurs mais différents. Sauf que le résultat de cette différence est que nous avons moins de droits. Pas d’autres droits. Moins. Si cela ne constitue pas une hiérarchie, on ne sait pas ce qui le fait.

STÉRILE GUERRE DES CHIFFRES
Alors maintenant quoi? La mobilisation du 27 janvier, à Paris (et du 19 janvier, en régions) doit-elle être plus importante que celle du 13 pour être une réussite? Pas forcément. Nous sommes mobilisé-e-s pour nos droits depuis près de 40 ans. Chaque année, les marches des fiertés rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes. Nous n’avons plus rien à prouver de ce côté-là. D’autant que nous nous mobilisons pour nos droits et pour nos familles, pas pour soustraire des droits aux autres et laisser leurs familles dans la précarité juridique. Ce combat ne peut se réduire à une stérile guerre des chiffres.

Pour autant, la manifestation du 27 janvier reste importante. Pour nous tout d’abord: après ce déferlement dans les rue de Paris, nous avons besoin de nous retrouver ensemble. Et ensuite, parce que rien n’est encore gagné. Même si le gouvernement de Jean-Marc Ayrault et les parlementaires de gauche se sont engagés à voter le projet de loi Taubira-Bertinotti, un peu d’encouragement n’a jamais fait de mal à personne. Et puis nous aurons d’autres droits à conquérir. Autant garder un peu d’entraînement.

Photo Sébastien Dolidon