Consultant en Ressources Humaines, David Malgrain accompagne les entreprises notamment sur leur politique de prévention des discriminations. Dans sa lettre ouverte à la fille du PDG du journal Ouest France, il répond point par point aux nombreux éditos anti-égalité qu’elle a écrit depuis cet été.

 

david-malgrain1«Lettre ouverte à Jeann Emmanuelle Hutin de « Ouest France »», par David Malgrain

Madame,
Vous avez appuyé, dans votre édito du 6 janvier publié dans le journal le plus lu de France, «la joie de se retrouver en famille» et «d’accueillir l’espérance des plus jeunes» à l’occasion des fêtes de fin d’année.
Comme vous, j’apprécie particulièrement de nous retrouver avec toute ma famille, à l’occasion de Noël, même s’il ne s’agit pas heureusement du seul motif annuel pour se réunir. Que l’on soit croyant ou non, cette fête a su revêtir bien plus d’aspects qu’une simple tradition religieuse, au grand dam parfois des anticonsuméristes, revendiqués ou obligés par la crise…
Comme vous, je pense que la famille est un pilier essentiel de mon équilibre, sans en être pour autant le seul. Mes ami-e-s et mon compagnon le sont aussi, ce qui rend cet équilibre aussi riche qu’aventureux.
Comme vous, je tiens à ce que la généalogie puisse être étudiée et tracée pour qui le désire. Ce qui nécessite de bien considérer les origines biologiques de chaque individu lorsqu’elles sont déclarées. Mais sans oublier les personnes qui ont pu accompagner ces ancêtres dans leur développement personnel, voire spirituel, tout aussi importantes et autrement liées que par le sang.
Pour autant, peut-être encore comme vous, je connais des personnes issues d’une «double lignée» femme-homme, mais dont l’une n’a pas daigné reconnaître l’enfant dont elle était le géniteur. Connaissance ne fait pas reconnaissance. Or, l’absence de cette dernière peut porter préjudice à un certain équilibre de l’enfant, bien plus que la première.
Pour autant, peut-être aussi comme vous, je côtoie aussi des personnes issues d’une «double lignée» femme-homme, dont le développement personnel fut assuré par des parents de même sexe après recomposition familiale. Une chance pour des enfants de ne cesser d’être entourés par des parents aimants, même si pour cela la parentalité réelle s’est agrandie au-delà du seul caractère biologique, malgré l’absence de reconnaissance juridique.
Pour autant, peut-être toujours comme vous, j’ai rencontré des personnes qui auraient bien voulu constituer la «double lignée» femme-homme à l’origine de leur enfant, et qui ont du faire appel à un don pour mener à bien leur projet parental et familial. Nombre de couples hétérosexuels peuvent remédier à «une impasse» a priori naturelle, pour le plus grand bien des enfants ainsi nés et reconnus.

Vous l’écrivez très bien, «la famille est un repère fondamental». Vous l’illustrez en revanche très mal, par la référence à Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France. Tous deux, vous vous cristallisez sur une vision figée du fait biologique, en écho à une interprétation du fait religieux que ne partagent pas tous les croyants, en occultant totalement ce qui fait une famille empirique, vivante et humaine, d’aujourd’hui comme d’hier.

Ce mariage, qui selon vous «institue la famille» et «la reconnaissance (…) de la différence des sexes», je ne le connais pas. Je ne le pratique pas. Je ne définis pas ainsi celui qui existe et auquel toutes les personnes homosexuelles n’ont pas accès aujourd’hui. En quoi, puisque vous l’écrivez en ce sens, octroyer le droit au mariage à deux femmes ou deux hommes annihilerait la différence des sexes? Considérez-vous donc la famille comme une entité coupée du monde, formant un rempart face à celles et ceux qui l’entourent? Bien étrange et inquiétante conception que la vôtre, où vous semblez ainsi n’y associer aucune autre humanité au pire, aucune objectivité au mieux…
En quoi, puisque vous insistez sur un modèle de parenté biologique dans vos différents éditos depuis l’été dernier, l’adoption d’enfants nés en France ou à l’étranger fragilise la chaine des générations et les fondements de notre société? N’oubliez-vous pas d’autres valeurs, non exclusives et tout aussi constitutives d’une humanité durable, que sont l’aide, la solidarité et la fraternité? N’ignorez-vous pas d’autres impératifs, que sont le bien-être et la recherche d’équilibre? La cohérence qu’impose votre raisonnement revient à nier toute légitimité à l’adoption, quels que soient les couples parentaux, d’aujourd’hui comme d’hier. Ou peut-être la voyez-vous alors comme une exception, expression d’un altruisme réservé à certains, mais non contributive à la perpétuation de l’humanité…
En quoi enfin, puisque vous concluez ainsi, la vision d’une minorité s’imposerait à une majorité? De quelle majorité parlez-vous donc, en ces temps où la plupart des enfants naissent hors mariage et où le divorce se pratique autant que l’union?

S’il s’agit pour vous de signifier que la «minorité homosexuelle» ne saurait acquérir les mêmes droits que la «majorité hétérosexuelle», je n’ose imaginer vos éditos à l’époque des combats pour les droits civiques des minorités de toutes sortes, d’ici ou d’ailleurs: ouvrir des droits existants à celles et ceux qui en sont privés, ne s’est jamais réalisé au détriment de celles et ceux qui en bénéficiaient jusqu’alors. Jamais!

Sauf à vouloir maintenir le principe de privilèges réservés à des groupes de personnes en raison de leur orientation hétérosexuelle, et cela porte un nom dès lors que les inégalités qui en découlent et les personnes ainsi exclues sont clairement établies…
Puisque nous en sommes arrivés après la joie de Noël à la période des vœux, je fais celui qu’un jour, dans les colonnes et carnets locaux des journaux de votre entreprise familiale, puissent être publiés les mariages civils de tous les couples. Tous, sans exception ni discrimination. Dès 2013 !
Bien sincèrement.

David Malgrain